Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le MCB-a lausannois présente les aquarelles de Giovanni Giacometti à l'Espace Focus

Venant de collections particulières, elles reflètent toute la carrière de l'artiste grison, mort en 1933. Les plus anciennes d'entre elles se révèlent en général les meilleures.

Le paysage grison, avec le lac de Sils, choisi comme couverture du catalogue.

Crédits: DR.

Alors que le MAH genevois piétine plus que jamais, le MCB-a lausannois tout neuf en arrive à la seconde génération de ses expositions temporaires. C’est le cas avec Kiki Smith. L’Américaine fait l’objet d’une rétrospective d’envergure (payante), dont je vous parlerai bientôt. C’est aussi celui de l’Espace Focus, au second étage de la partie réservée aux collections permanentes (accès gratuit). Après avoir montré les dessins d’Albert Yersin, à peine plus grands que des confettis, ce dernier propose aujourd'hui les aquarelles de Giovanni Giacometti (1868-1933). Elles se révèlent tout de même un peu plus grandes. Sur des murs au blanc soigneusement cassé se trouve donc sensiblement moins d’œuvres. Provenant d’une ou de plusieurs collections particulières (1), ces dernières n’en reflètent pas moins toute la carrière de l’artiste grison, remis en lumière par la cote vertigineuse qu’atteignent depuis une vingtaine d’années les sculptures de son fils Alberto.

Giovanni Giacometti est né à Stampa, dont le nom reste lié à la dynastie qu’il a engendrée. Il a commencé ses études artistiques à Munich, qui formait alors en Allemagne le foyer le plus important avec Düsseldorf. Un choix. On l’aurait plutôt imaginé rejoignant l’Accademia Brera de Milan. De Bavière, il a ensuite passé à Paris avec son ami Cuno Amiet (1868-1961), qui deviendra plus tard le parrain d’Alberto. Les compères ont partagé un atelier et un logis à Paris, Amiet passant tout de même un an à Pont-Aven. Puis ce sera pour Giovanni le retour en Suisse, dans des conditions matérielles difficiles. Cette rentrée lui permettra pourtant de rencontrer Giovanni Segantini, mort en 1899, dont il deviendra le disciple. Le chevalet planté en pleine nature. La touche divisionniste en virgules. Les sujets montagnards dans une nature hostile, mais sublime. La difficulté assumée, quoi!

Des créations indépendantes

Giacometti père (il s’était marié en 1900 avec Annetta, qui jouera plus tard les matriarches) adoptera par la suite une couleur un peu fauve pour une peinture sage, dont l’intérêt ira déclinant avec les décennies. La pratique de l’huile restera pour lui parallèle à celle de l’aquarelle. Autant dire que les deux genres ne se rencontreront presque jamais. Il ne s'agit pas d'esquisses. Les peintures à l’eau constituent des œuvres indépendantes, vendues comme telles. Entre 50 et 70 francs or avant 1914, ce qui n’était pas négligeable. D’autant plus que notre homme en a produit beaucoup, pour ne pas dire énormément. Avant tout des paysages, bien sûr. Mais il y a aussi là quelques figures humaines. Des familiers, pour ne pas dire la famille. Honorée récemment par une exposition au Kunsthaus de Zurich la célébrant comme une muse, sa fille Ottilia lui a ainsi souvent servi de modèle, fillette, puis adolescente et enfin femme.

Un autoportrait à l'huile de Giovanni Giacometti, conservé au MAH genevois. L'oeuvre ne figure pas dans l'exposition. Photo MAH, Genève 2020.

Comme les toiles, les aquarelles sont allées qualitativement decrescendo. Celle qui ouvre l’exposition, un «Autoportrait au coussin», me semble ainsi la plus belle, même si elle n’a curieusement pas été retenue parmi les illustrations du petit livre-catalogue. Il y a ensuite de charmants croquis, pris en Bavière, puis d’heureux paysages, où le blanc du papier, laissé en réserve, confère de la lumière aux coups de pinceau colorés. Puis tout s’alourdit et s’amollit. Le blanc se fait rare. Les couleurs se plombent. Le sujet devient répétitif. L’exposition va courageusement jusqu’au bout (il faut dire que Giovanni Giacometti est mort dans le canton de Vaud!), mais le cœur n’y est plus. Le visiteur comprend pourquoi la grande rétrospective du Kunstmuseum de Berne en 2009, comme celle de celui de Winterthour en 1996 (reprise par Lausanne), passaient en quatrième vitesse sur les deux dernière décennies.

L'art de réviser ses classiques

Réglé par la commissaire Camille de Alencastro (2) l’ensemble n’en fait pas moins bonne impression. Il permet par ailleurs de réviser ses classiques helvétiques. Il n’empêche que s’il existe un grand peintre chez les Giacometti, c’est tout de même Augusto (né à Stampa un an avant Giovanni, en 1877). Si ses années 1920, 1930 et 1940 (Augusto Giacometti est mort en 1947) se révèlent plus faibles, sans devenir déshonorantes pour autant, ce cousin éloigné (3) a produit dans les années 1900 quelques-uns des chefs-d’œuvre absolus du symbolisme européen. Puis, après 1910, plusieurs des toutes premières toiles et aquarelles abstraites, au coloris flamboyant. Ce méconnu n’a obtenu récemment que des rétrospectives un peu mineures. En ciblant bien ses choix, un musée pourrait donner de lui une image éblouissante.

(1) Le musée dit «en mains particulières». Comme tout le monde a deux mains, sauf accident, qu’en déduire?
(2) Le petit livre est cosigné par Camille Lévêque-Claudet, Camille étant ici au masculin.
(3) La branche d’Augusto et celle de Giovanni étaient brouillées par des conflits ancestraux dont nul ne connaissait plus l’origine.

Pratique

«Giovanni Giacometti, Aquarelles», Musée cantonal des beaux-Arts, Espace Focus, 16, place de la Gare, Lausanne, jusqu’au 17 janvier 2021. Tél. 021 316 34 45, site www.mcba.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu’à 20h.

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