Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le MCB-a de Lausanne montre les "rêves californiens" de René Bauermeister

Mort à 55 ans en 1985, le Neuchâtelois voulait produire des sculptures éditées sous forme d'objets design. La gloire n'a pas été au rendez-vous. A découvrir.

L'oeuvre de Bauermeister présentée dans les collections permanentes.

Crédits: Succession René Bauermeister, MCB-a, Lausanne 2021.

Un galeriste se doit de «défendre ses artistes». Il le fait souvent en attaquant violemment le porte-monnaie de ses clients. Les musées devraient eux aussi «défendre leurs artistes», même s’il n’y a cette fois pas d’enjeux financiers. Encore faut-il en avoir le courage! Il s’agit souvent d’aller contre les modes, et par conséquent le goût supposé du public. Une audience qui aime bien, il est vrai, se faire caresser dans le sens du poil.

Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (MCB-a) prend donc en ce moment des (petits) risques en présentant René Bauermeister (1930-1985). L’homme reste aujourd’hui pratiquement inconnu, même si l’une de ses pièces en néon figure ici dans les collections permanentes. C’est un oublié. Un abandonné en cours de route. Un habitué du purgatoire. L’homme n’a pas vraiment percé de son vivant. Il a passé ses quinze dernières années à bidouiller de la vidéo, genre peu populaire s’il en est. Même aujourd’hui. La trajectoire du Neuchâtelois n’est pourtant ni celle d’un suiveur, ni celle d’un retardataire. L’artiste a fait ce qu’il fallait au moment voulu. Seulement voilà! Sur les podiums de l’histoire de l’art, il y a peu de gradins. Et ces derniers se voient en général occupés par ceux qui se sont faits un nom dans des métropoles.

Enseignant pour vivre

Bauermeister est né à Neuchâtel même. «Discret et déterminé», comme le qualifie la commissaire Elisabeth Jobin, l’homme appartient à la première génération fascinée par les nouvelles technologies. Il a commencé par la peinture. Mais il s’est vite s’agit pour lui d’un art périmé. Fini. Daté. Il faudra le milieu des années 1980 pour que la toile opère son grand retour. Il fallait au Suisse les trois dimensions. D’où un passage rapide à la sculpture. Mais attention! Une statuaire vue comme un produit usiné, et si possible multiple. Enseignant le dessin pour vivre, ce provincial se considérait lui-même comme un «designer». L’idéal devenait selon ses mots «la recherche d’une beauté formelle de l’objet pris donc un contexte fonctionnel.» Aucune différence, dans ces conditions, entre une pièce murale décorative sortie d’une machine et un canapé!

Pneus au sol. Une image ramenée du voyage de 1971. Photo Succession René Bauermeister, MCB-a, Lausanne 2021.

Dans ses moments de loisirs, Bauermeister commençait par dessiner sur papier un prototype. Celui-ci devait ensuite se voir exécuté de manière expérimentale en atelier. Puis devait démarrer la production en grand. L’ennui, c’est que le Neuchâtelois n’est jamais arrivé jusque là. Il existait au mieux un exemplaire terminé. Souvent, tout demeurait sous forme de plans, c’est à dire laissé en plans. L’œuvre de notre homme demeure en bonne partie rêvé, et jamais totalement accompli. Cette incomplétude le rend (on dit «un» œuvre quand il s’agit d’un ensemble) pathétique. Presque tragique. On comprend que Bauermeister se soit tourné très tôt vers la vidéo. La chose en a fait un pionnier. Un primitif. Il se situe alors près du Vaudois Jean Otth, dont la rétrospective au MCB-a a été repoussée l’an dernier pour cause de pandémie.

Deux voyages à Los Angeles

Elisabeth Jobin a choisi d’intituler son exposition, logée au second étage dans l’espace Focus, «California Dreaming». Comme bien d’autres gens, surtout grandis dans une Suisse verrouillée par la guerre, Bauermeister a développé son «rêve américain». Ce n’était plus le New York bouillonnant des années 1940 et 1950, mais une Californie ensoleillée où s’épanouissait les créateurs de la décennie suivante. Bauermeister a tenté deux fois le voyage de Los Angeles. Une ville encore très lointaine à l’époque. Il lui fallait rencontrer les gens qu’il admirait et, si possible, se faire une petite place. Il décrira ses éblouissements dans les journaux romands qui ont accueilli sa prose à son retour. Des coupures de presse figurent ainsi dans des vitrines. Mais rien ne sortira des contacts développés sur place. Si les Américains ont l’accueil chaleureux, ils se révèlent souvent très superficiels dans leurs relations humaines...

A l’exception de «Support-Surface» (aucun rapport avec le groupe pictural français du même nom) de 1969, l’exposition s’arrête avec le passage à la vidéo. Une époque se termine. Une mini carrière publique aussi. Bauermeister, qui a continué jusqu’au bout son enseignement dans les classes obligatoires, a un peu disparu de vue. Il a légué une partie de son fonds d’atelier au MCB-a. L’autre au Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds. Elisabeth Jobin a réuni ces deux moitiés afin de donner une exposition de taille finalement réduite. Ce n’est pas un défaut. Les œuvres proposées de manière aérée font bonne figure dans la production, rutilante et colorée, de l’époque. Elles attendent juste un regard. Le nôtre. Une nouvelle considération. La nôtre. Ce n’est pas là une simple dérivation provinciale. L.A. «made in Neuchâtel»! Bauermeister se situait au cœur de son époque. Il serait peut-être temps de le remarquer.

Pratique

«René Bauermeister, California Dreaming», Musée cantonal des beaux-arts, 16, place de la Gare, Lausanne, jusqu’au 30 mai. Tél. 021 316 34 45, site www.mcba.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, jusqu’à 20h le jeudi.

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