Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le marché de l'art mondial aurait généré 64,1 milliards de dollars en 2019

Le "Global Art Market Report" de l'équipe dirigée par Clare McAndrew a rendu son texte pour Art/Basel et UBS. Surprise! La part des marchands remonte par rapport aux enchères.

Clare McAndrew au pupitre.

Crédits: Art/Basel

C’est un rapport attendu. Enfin, des spécialistes. Les simples amateurs savent à peine de quoi il retourne. La chose se voit par ailleurs hérissée de chiffres, comme un hérisson peut l’être de piquants. Des chiffres qu’il s’agit en plus d’interpréter. Une tâche difficile pour l’équipe internationale dirigée par Clare McAndrew, qui a rendu début mars son «Global Art Market Report». Ce texte exhaustif concerne la Planète entière, même si l’Afrique ou l’Australie contribuent pour l’instant peu au marché de l’art mondial. Les simples résumés (le rapport compte environ 400 pages) parus dans la presse spécialisée gardent du coup quelque chose de décourageant. C’est trop. C’est bien trop. Comment détecter les grandes tendances au milieu de ce fatras de totaux et de pourcentages étalés à longueur de pages?

Clare se trouve pour la quatrième fois à la tête de l’opération, montée par Art/Basel et son sponsor UBS. Avant cela, cette pointure faisait la même chose pour la TEFAF de Maastricht, plutôt focalisée sur l’art classique. Une foire dont elle s’est vue débauchée. La TEFAF n’a pas pour autant arrêté ses analyses. Elle a constitué une nouvelle équipe. D’où des conclusions parfois différentes venant parfois semer le trouble (je ne dispose pas encore de celles de 2020). Les mathématiques ne seraient-elles donc pas une science exacte? Ou alors les bases utilisées ne sont-elles pas davantage les mêmes que les interprétations?

Une mathématicienne

Ce ne doit pas être la première question la bonne. Passionnée de chiffres (seuls les deux de son âge se voient tus), Clare vient des mathématiques. Cette Irlandaise élevée en Australie et revenue à Dublin a ainsi commencé les maths, vues «comme une sorte de tricot». Elle avait 16 ans à peine. Cette grosse tête, fille d’un psychiatre et d’une femme médecin spécialisée dans les addictions, les a vite mélangées à l’art. D’où le sujet de son «postgrade». Accrochez vos ceintures! Partant d’un modèle emprunté à Isaac Newton, la doctorante y parle de «mesurer la distance physique, régulatrice et culturelle entre des pays faisant des transactions». Le tout en matière d’arts visuels. Je me sens très dépassé. La jeune femme est ensuite entrée dans un cabinet d’investissements à Dallas. Elle en en sortie pour former en 2002 sa propre société d’analyses en Irlande, où son mari exerce la profession plus manuelle de restaurateur. D’où Maastricht. D’où aujourd’hui Art/Basel. Voilà. Les présentations sont faites.

Paris a réalisé de bons scores en 2019, notamment pour la vente de l'hôtel particulier de Jacqueline de Ribes. Photo Sotheby's.

Quelles sont, maintenant que vous connaissez Clare, les grandes tendances de 2019? Eh bien, ce n’a pas été une très bonne années pour le marché de l’art, par rapport à 2018 et surtout 2017. Des tensions économiques et politiques en sont la cause. Il y a eu les frictions commerciales entre la Chine et les Etats-Unis. Les émeutes de Hongkong. Elles ont fait baisser le bouillonnant marché insulaire de 25 pour-cent. Le Brexit, ou plutôt son annonce. Il a perturbé les échanges en Angleterre. Le secteur britannique, qui compte pour un cinquième dans le total mondial, a descendu la pente de 9 pour-cent. Pour ce qui est du conflit sino-américain dont je parlais plus haut, les suites se sont en revanche révélées inégales. Si la Chine a perdu 10 pourcent, les USA n’ont connu une baisse que de 5 pour-cent. Paradoxalement, le marché français a bénéficié de ces tangages. C’est un bon cru pour lui avec une augmentation de 7 pour-cent. Seize même pour les enchères dans l’Hexagone. Tous comptes faits, cela fait davantage de moins que de plus. Vous l'aurez vu comme moi. Le marché mondial a donc reculé de 5 pour-cent en 2019.

Le "online" augmente quantitativement

Mais combien cela fait-il concrètement en tout? On veut savoir! Eh bien l’année, en comptant les enchères et les marchands de toutes tailles aurait connu un total de 64,1 milliards de dollars de transactions. Le chiffre suppose bien sûr un certain nombre de projections mathématiques. Tout le monde n’a pas répondu aux questionnaires, et il y a toujours des doutes avec les Chinois (ce que le rapport ne peut bien sûr pas dire). La surprise sera pour beaucoup de noter que, contrairement à l’antienne (j’aime bien ce mot, que j’utilise un peu trop souvent) la part des enchères diminue par rapport à celle des enchères. Les marchands, petits ou grands, ont au contraire vu leur part grossir de 2 pour-cent en 2019. Ils ont totalisé 36, 8 milliards de dollars, en comptant le gré-à-gré auquel se sont mis Sotheby’s et Christie’s. Une somme dont le 30 pour-cent a été engrangée par les galeries lors de foires. Une réalité elle aussi étonnante. On dit beaucoup autour de moi, que l’essentiel du chiffre d’affaires se réalise lors des très (trop?) nombreux salons nationaux et internationaux…

L'image qui restera de la TEFAF de Maastricht en 2020. Photo AFP.

Je ne vous révélerai rien en vous disant que le «online» augmente. Mais il le fait avant tout pour les petits prix. Autant dire que, même avec énormément de transactions, le total financier progresse peu. Le démarrage réel pourrait être pour 2020, vu la situation sanitaire actuelle. Mais là encore , il faut rester prudent. Le «Global Art Market Report» s’intéresse enfin à deux points touchant beaucoup Clare, en tant que bonne Anglo-saxonne politiquement correcte. Oui, la proportion de gros prix obtenus pour des œuvres signées par des artistes de couleur augmente. Oui également, les femmes percent dans le monde de l’art, non plus comme marchandes mais comme créatrices. Mais si leur présence se situe aujourd’hui autour de 44 pour-cent dans le domaine du contemporain, c’est souvent pour de petits prix.

"2020 sera difficile"

Voilà. Je vous ai fait le résumé des résumés. La «substantifique moelle», comme disait notre ami Rabelais au début de son «Gargantua». Un dernier mot. Les conclusions de Clare datent du tout début mars. Elle prophétise à la fin de son rapport «une année difficile pour 2020». Là au moins, elle est aujourd’hui sûre de ne pas se tromper! 

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