Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Marché aux Puces est enfin de retour à Genève, mais sous haute surveillance

Il a fallu rendre hygiénique les stands. C'est la condition de la survie au temps de la pandémie. Défense de toucher. Interdit de se rapprocher. Il reste permis d'acheter.

Vu aux Puces, il y a quelques mois.

Crédits: Tribune de Genève.

Je n’aurais pas cru à une réapparition aussi rapide. Le samedi 14 mars, j’étais aux Puces de Genève. Du soleil. Beaucoup de marchands. La foule des grands jours, ce qui veut dire qu’il en existe aussi de petits. Et la rumeur, surtout. Elle courait en enflant, comme au théâtre ou à l’opéra. «C’est le dernier marché. Il n’y en aura plus d’autre pendant longtemps.» Et moi, éberlué au milieu de tout cela. Je suis un grand naïf, comme vous le savez. Je n’imaginais pas que trois jours plus tard, nous allions nous retrouver enfermés. Un long confinement qui me laisse depuis perplexe. J’éprouve quelque peine à me conformer à l’orthodoxie voulue par le conseiller fédéral Alain Berset et son conseiller, le bon docteur Koch. Un nom de bacille, si ma mémoire est bonne. Le docteur Koch historique n’a-t-il découvert celui de la tuberculose quelque part au XIXe siècle?

Mercredi 13 mai, deux mois après le coup d’État sanitaire, je me suis donc retrouvé aux Puces de Plainpalais. Oh, un moignon de marché! Ce n’était certes pas la tragique bouffonnerie du premier étalage de fruits et légumes consenti pendant le grand enfermement, pour parler comme Michel Foucault. Il n’y avait pas cette fois un stand tous les septante mètres, mais de la place pour chacun. Notez que la large invitation n’a profité à quasi personne. Il faisait d’un coup froid, après sept semaine d’un soleil brillant à mon avis dans l’unique but de narguer les puciers. Et il tombait du ciel un petit crachin. Du moins le matin. Tout pour ne pas faire venir les membre d’une profession pourtant aux abois. Enfin partiellement aux abois! Il faudra admettre un jour que sous l’apparente équivalence des participants se cachent des bobos. Ils exercent un passe-temps parmi ceux pour qui il s’agit d’un réel gagne-pain. Il y en aura toujours pour devenir plus égaux que les autres.

Très peu de monde

Toujours est-il, que tout autour de la Plaine il ne se dressait mercredi que peu de tréteaux sur le coup de onze heures. Certains professionnels étaient déjà partis, gelés et découragés par l’absence d’acheteurs. Voire même de curieux. Les autres restaient à attendre le chaland bien loin les uns des autres, la plupart des places étant restées vides sans que le Coronavirus y soit cette fois pour quelque chose. Beaucoup de têtes connues manquaient. Certaine sympathiques. D’autres pas. Il faut dire que le milieu prend de l’âge. Les marchands sont pour la plupart des «personnes à risques», comme disent depuis deux mois les donneurs de leçons. La relève devient presque inexistante dans un petit monde laminé par la baisse des clients, la disparition des caves et greniers comme l’habitude nouvelle (à laquelle certains puciers ont d’ailleurs succombé) de vendre à des marchands plus prestigieux ou aux enchères. Ne restent souvent pour Plainpalais que les rogatons. Une pauvreté soulignée par la raréfaction. La Plaine semble désormais trop vaste pour abriter ce qui devient un simple chapelet de vendeurs. Notez que dans mon enfance c’était aussi petit. Le marché, où j’accompagnais parfois mon père, se trouvait alors sur la minuscule place Isaac-Mercier, à Saint-Gervais, qu’une rue ne coupait pas encore en deux.

Mais trêve de considérations générales. Comment se passent aujourd’hui les Puces, à l’heure où règne partout sainte hygiène qui vient de mettre (masques et gants jetables) sainte écologie au tapis? Eh bien personne de connaît trop les protocoles. Les marchands ont dans leur poche de grandes pages de recommandations, ou plutôt d’ordres à appliquer. Ce sont les mêmes que pour les autres commerçants, mais il leur faut adapter les consignes au lieu. Du gel pour les mains, qui les irrite mais doit en principe les protéger. Pas de masques obligatoire. Le devoir de garder un œil sur les clients, qui ne doivent rien toucher. Ou alors, il faut vite nettoyer l’objet souillé. Comment fait-on alors pour les livres, jetés dans ces cartons qu’on appelle des «manettes» à l’Hôtel Drouot de Paris? Et pour consulter les piles de disques? Je me le demande. Et bien même la police du marché ne le sait pas! Et puis, puisque les vêtements souvent neufs sont ici nombreux, de quelle manière les essayer si ce n’est pas ensuite pour les adopter? Nous avons perdu le droit d’avoir un corps.

Soleil attendu

Il n’y avait donc personne mercredi, comme je vous l’ai déjà. Notez que la chose n’était pas faite pour m’étonner. Les restaurants ont recommencé à fonctionner le lundi 11 mai avec quelques tablées. Et encore! Quand les choses allaient bien. L’établissement que je vois de mes fenêtres, avec une vue plongeante sur la salle à manger, est ainsi resté vide trois soirs de suite. Avouez que pour une reprise, ça sent la chaussette reprisée, autrement dit la misère. Les allées dégarnies de Plainpalais m'ont semblé du coup moins pathétiques. Et il existe des remèdes. Il y aura la gratuité de l’air libre, la force de l’habitude et dans quelques jours le soleil. Cela dit, les gens menacent de ne pas se montrer trop acheteurs. S’il y aura toujours quelques curieux friqués prêts à mettre la main à la poche (même si la carte de crédit se voit aujourd’hui recommandée dans ce temple du "cash"!), le lieu s’adresse en priorités aux jeunes et aux gens modestes. Les futurs perdants de la crise.

Cela dit, je le vois bien, les vrais mordus des Puces, ceux qui achètent les meilleurs objets, font fréquemment partie des «personnes à risques». La logique d’un univers vieillissant. Ces gens n’en frétillent pas moins devant les stands. Avec raison. Ils vont revenir. Comme dirait ma grand-mère, que j’utilise beaucoup ces temps-ci pour mes articles, «qui ne risque rien n’a rien.» La suite donc lors du prochain marché. Il se déroulera le samedi 16 mai. Si nous sommes sages, bien sûr. Autrement, nous serons tous en retenue à la maison. Vieux ou pas vieux, pour la Confédération nous sommes tous devenus de grands enfants. Une nouvelle jeunesse!

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