Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Mamco montre à nouveau l'Américaine Marcia Hafif. Cette fois-ci, c'est l'intégrale!

L'artiste américaine a surtout été vue dans sa période romaine, qui couvre les années 1960. Cette fois, la rétrospective conduit le visiteur du musée jusqu'à sa mort en 2018.

Une toile de la période romaine de Marcia Hafif.

Crédits: Succession Marcia Hafif, Mamco, Genève 2019.

C'est devenu presque une habitude. «Marcia Hafif est l'une des artistes qui aura le plus été exposée au Mamco depuis sa fondation. Cinq ou six fois», explique Lionel Bovier lors de la présentation de l'actuelle rétrospective dédiée à l'Américaine. Je me souviens en effet de l'accrochage der 1999. De celui de 2001. Les institutions, surtout quand elles se concentrent sur l'art contemporain, possèdent ainsi leurs personnalités emblématiques. Leurs chouchous, si vous préférez. On pourrait citer Sarkis ou John Armleder pour le Mamco. La chose tient aux choix de la direction, bien sûr, mais elle dépend aussi des contacts s'établissant par la suite. Marcia est devenue une des grandes donatrices du Mamco, où son «estate» (tout artiste anglo-saxon qui se respecte a, après sa mort, un «estate» gérant sa succession) a également déposé de nombreuses œuvres.

«Jusqu'ici, le musée a surtout montré des toiles de sa période italienne, dans les années 1960», poursuit le directeur. «Nous avons voulu cette fois présenter l'ensemble de sa production jusqu'à son décès l'an dernier, à 89 ans. Marcia a régulièrement produit jusqu'en 2014-2015.» Soyons justes. L'essentiel de ce que le visiteur peut voir au troisième étage concerne encore les années romaines. Je rappelle que la Californienne, formée aux Etats-Unis, a pris le bateau pour un voyage d'études en 1961. Et c'est toujours la même histoire! Comme au cinéma, la trentenaire, libre et divorcée d'un certain monsieur Hafif, va découvrir la vie intellectuelle, mais aussi conviviale et libertaire de Rome. Ce n'est plus tout à fait l'effervescence des années 1950, mais il y a là plein de gens passionnants. Plus un Italien, comme dans «Vacances à Venise» avec Katharine Hepburn. Marcia va donc s'installer dans la Ville éternelle, où elle produira quelques 210 tableaux et aura un fils, Pietro.

Une vision désincarnée

Ce que je vous raconte là ne se retrouve bien sûr pas aux murs, qui se contentent des peintures sèchement présentées sur fond blanc et de quelques cartels désincarnés sur le sens de son œuvre. Il y a toujours quelque chose non pas d'intellectuel, mais de cérébral dans ce qu'organise le Mamco. Marcia donne alors des tableaux en général carrés (le carré constitue un signe extérieur de modernité), avec une au deux couleurs posées en aplats. Les formes demeurent symétriques et simples. Un seul motif. La vague, par exemple, qui pourrait aussi bien être une montagne. Il y a parfois des tons acidulés comme dans la peinture maniériste romaine, qui était au départ le sujet d'étude de l'artiste. En 1967, celle-ci tente pourtant une série plus proche de la figuration. Il en subsiste des études, conservées par le musée, Marcia ayant détruit cette suite de peintures par la suite. Si vous voulez mon avis, elle aurait mieux fait de s'attaquer à d'autres choses moins réussies. C'était comme une ouverture.

Marcia Hafif dans les années 2000. Photo Kunstmuseum de Saint-Gall.

En 1969, Marcia s'en va pour de bon, sans avoir remporté de réel succès. Elle avait besoin de réentendre et de parler sa propre langue, déclarait-elle dans le long entretien donné à Josselyne Naef et Sophie Costes lors de la parution du livre (toujours disponible) que lui a dédié le Mamco en 2010. Sa vie connaissait en fait de nombreux bouleversements. Sans doute privés. Mais là nous n'en saurons pas plus, l'ouvrage se voulant si distant qu'il ne comporte même pas une photo de Marcia, jeune ou vieille. Il y avait en tout cas un changement d'orientation esthétique. On disait, après 1968, que peindre devenait impossible. Marcia l'a cru. Les gens intelligents sont toujours plus crédules que les autres. Elle a donc fait des installations. Comme tout le monde. De la photographie. Comme tout le monde. Avant de se rendre compte que pinceaux et couleurs lui manquaient. Elle les a donc repris dans les années 1970, après une transition avec le dessin.

Monochromes

Débute alors une série de monochrome avec des couleurs pures, puis obtenues avec des mélanges allant jusqu'à dix tons différents. Le critique Bob Nickas parle de sa «laque émaillée provenant de notre quotidien, la peinture utilisée pouvant être utilisé pour peindre une table.» On connaît ce genre de discours. Du blabla. Marcia va se retrouver devant une autre impasse, réelle cette fois. Elle récupère son équilibre en revenant au trait de pinceau bien visible pour des monochromes qui ne sont unis qu'en apparence. Il suffit de regarder de près ses grand noirs, proposés dans la dernière salle. Il ne s'agit nullement d'ultra-noirs sagement peignés par le coiffeur Pierre Soulages. Il y a là des touches d'outremer sombre et d'autres d'ambre brûlée. L’œuvre finale en ressort avec un côté velouté. Une sorte de profondeur.

Nous sommes dans les années 1990. Marcia revient alors en Italie afin de retrouver, stockés quelque part, les tableaux de jeunesse qu'elle n'avait jamais revus. Ce qu'elle faisait à Rome se vendait très mal à l'époque. Elle distribue en partie ces redécouvertes à des musées un peu curieux, comme le Mamco. Puis elle se remet au travail. Les dernières pièces proposées à Genève datent de 2010. Elle voient apparaître des formes dans la couleurs. Un pointillé. Un peu comme des constellations. «Il était bon de proposer une fois cet aspect de Marcia Hafif», conclut Lionel Bovier. L'idée que le public a d'elle en ressort un peu modifiée. Cela dit, il reste tout de même un mystère. Qu'a-t-elle pu bien faire à ses débuts, avant de prendre le bateau pour Naples en 1961?

Pratique

«Marcia Hafif, Inventaire», Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 5 mai. Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h, le samedi et le dimanche de 11h à 18h. Entrée gratuite.


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