Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Mamco invite à découvrir le Néerlandais René Daniëls et son "roman inachevé"

L'homme commençait une carrière remarquée dans les pays germaniques quand un AVC l'a laissé paralysé en 1987 à 37 ans. Le musée genevois propose de lui une rétrospective sur deux étages.

L'affiche de l'exposition avec les fameux noeuds papillons.

Crédits: Mamco

Autant être honnête. Je n'avais jamais entendu parler de René Daniëls avant que le Mamco annonce son actuelle rétrospective. «L'ignorance est un droit», aurait dit Christian Bernard, qui pilota les lieux pendant plus de vingt ans. Il faut dire à ma décharge que, même si des expositions ont continué à se voir dédiées à l'artiste, la carrière du Néerlandais s'est brutalement interrompue en 1987. Un AVC l'a alors laissé paralysé du côté droit. L'artiste avait 37 ans. «L'âge fatal aux peintres», assurait-on jadis. Raphaël, Watteau, Parmigianino, Van Gogh ou Toulouse-Lautrec sont tous morts à ce moment-là, après la carrière prometteuse que l'on sait.

Daniëls est d'Eindhoven. Il s'agit bien sûr la de la ville des usines Phillips, mais aussi d'un des principaux musées européens d'art moderne, le Van Abbe. Né en 1950, il a grandi au moment où l'on parlait de mort de la peinture. Celle-ci n'aurait pas résisté à la photo, à la vidéo ou aux installations, minimalistes ou non. Il y a comme cela des prophètes du malheur. Certains de leurs prédécesseurs avaient annoncé la disparition du théâtre à l'apparition du cinéma, puis celle du 7e art quand la télévision s'est mise à balbutier. Des «Jeunes sauvages» germaniques à la «transavangarde» italienne, la réaction à la dictature des nouveaux médias allait bientôt se révéler violente. On n'a jamais vu autant de toiles, souvent de grand format, que dans les années 1970 et 1980. Réalisées à l'acrylique, bien sûr. Mais tout bêtement à l'huile aussi.

Les noeuds papillons

Daniëls a donc énormément peint. Par séries. Par rafales. Le visiteur du Mamco, où la rétrospective arrive de Wiels, à Bruxelles, le sent bien dans les salles du premier et du second étage. Il y a par exemple les noeuds papillons. Ou ce qui leur ressemble. L'observateur un peu attentif découvre en effet vite que la cravate reprend la forme d'un triple mur. Ceux d'une galerie d'art, sans aucun doute. Il y a des traces de tableaux visibles dans les couches inférieures de peinture. Daniëls superpose volontiers comme ça les matières et les idées. Le public sent que l'homme est passionné par les différentes formes que peut revêtir le monde des musées. Celui des artistes aussi. Il ne faut pas oublier qu'il travaille au moment où la production picturale commence à faire partie du «show business» dans la mesure où elle devient un «business» tout court. Avec ce que cela suppose de surenchères. «The Most Contemporary Picture Show» annonce du reste le titre d'une des grandes toiles aujourd'hui présentées au Mamco.

L'une des salles du Mamco. Photo Annick Wetter, Mamco Genève 2019.

Il y a néanmoins de tout dans cette présentation. Les faux noeuds papillons et leurs tableaux fantômes en sous-couches peuvent faire penser aux abstractions géométriques d'un Van Doesburg ou d'un Van der Leck. Une salle abrite des marines, ou des sujets pouvant y faire penser. Nous sommes alors dans une figuration suggérée. Elle devient ailleurs évidente, même si elle conserve les allures sauvages, débridées et un peu bâclées à la mode à cette époque. L'exposition montée pour Genève par Paul Bernard et Devrim Bayar contient ainsi quelques portraits presque expressionnistes. L'un d'eux représente Guillaume Apollinaire. Il y a comme ça plein de références chez René Daniëls, de Baudelaire à Magritte en passant par les inévitables Marcel Broodthaers et Marcel Duchamp. Le tout avec un zeste de Magritte et un autre de Picabia. Agitez le tout et servez chaud!

Retour après 2006

Le Néerlandais demeurait en pleine ascension quand son accident cérébral l'a terrassé en 87. Le public l'avait aussi bien vu dans des expositions emblématiques dont «Zeitgeist» à Berlin (à laquelle le Mamco a récemment rendu hommage) ou «Der zerbrocherne Spiegel» à Vienne et Hannovre qu'à la Documenta 7 de Kassel. Il avait remarqué cette présence multiple, qui fait office de reconnaissance en matière d'art contemporain. Une reconnaissance appuyée par les achats de musées importants comme de Stedelijk d'Amsterdam ou le Bonnefanten de Maastricht. Il n'y a donc pas eu de suite. Du moins pas pendant longtemps. Depuis 2006, Daniëls s'est en effet remis au travail, sur une échelle réduite. Des pièces plus petites. Des encres feutres. Des thèmes revisités. On pourrait presque parler de codicilles à un oeuvre déjà accompli.

L'essentiel, dans des espaces aux murs simplement laissés blancs, remonte donc aux années 1970 et 1980. Un étage plus haut, L'Américaine Marcia Hafif brille avec des toiles des années 1960 et 1970 dont je vous ai récemment parlé. Le visiteur finit par se dire, au fil des saisons, que le Mamco est devenu un musée en grande partie historique où le contemporain viendrait en supplément. La troisième présentation actuelle, axée autour d'une expérience grecque de Martin Kippenberger, conforte cette impression de passéisme. Nous sommes loin de cet «émergent» dont beaucoup nous rebattent les oreilles. Ce n'est pas un reproche. Il s'agit d'une constatation. Le Mamco selon Lionel Bovier et son équipe tend davantage à revisiter qu'à découvrir. Cela répond aux intérêts de son directeur, bien sûr. Il faut aussi dire qu'il se voit contraint de faire ce que les autres musées genevois, pourtant bien plus largement dotés, ne font pas. Du reste, que font à l'heure actuels certains d'entre eux?

Pratique

«René Daniëls, Fragments d'un roman inachevé», Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 5 mai. Tel. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au dimanche de 12h à 18h, les samedis et dimanches dès 11h.

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