Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Mamco genevois expose FedEx grâce à Walead Besthy et ses "Travel Pictures" brisés

Le Californien s'interroge sur les modifications apportées aux oeuvres par les transports. A part cela le musée montre ses enrichissements récents.

L'une des pièces en cuivre, avec marques de doigts.

Crédits: Walead Beshty, Annik Wetter, Mamco, Genève 2019

«Qu'avons-nous voulu faire avec cette nouvelle séquences d'expositions?» Je ne dirai pas que le suspense devient intolérable. Nous sommes au quatrième étage du Mamco, entre vieilles connaissances. Il existe des accointances entre les journalistes et les gens de musée. Et puis le discours du directeur Lionel Bovier tient après tout du monologue. Je précise à ce propos qu'il aura bientôt égalé en longueur celui de son prédécesseur Christian Bernard.

Le chapelet actuel de présentations (1) va donc tourner «autour de l'image et de son émergence». Il y aura de la réflexion là-dedans. Il va s'agir d'éclairer le système. D'aller au-delà de l’œuvre, pour autant qu'il y en ait encore une, afin d'aboutir à des concepts liés à sa création, à sa diffusion, à sa présentation et même à son transport. C'est là qu'intervient Walead Beshty. Américain. Quarante-trois ans. Avec lui, l'art se situe moins dans l'objet que dans son environnement. Et Lionel Bovier de citer sa série la plus connue sans doute, les «Travel Pictures» de 2006. «L'artiste utilise FedEx pour envoyer de pays à pays des pièces de verre. Elles finissent par se briser ou se fissurer au cours du voyage. Nous présentons le résultat. Pour Beshty, un système censément neutre finit par produire des formes.» C'est en effet très surprenant, comme le visiteur peut le découvrir au premier étage! Si vous voulez mon avis, mieux vaut cependant utiliser une autre compagnie pour des objets fragiles, ou ceux envers lesquels vous auriez la faiblesse de montrer de l'affection.

L'art minimal personnalisé 

Le Californien a d'autres tours dans son sac, ou plutôt dans celui de ses transporteurs. «Walead utilise le cuivre, une matière très réceptive aux sécrétions humaines comme la transpiration, pour de grandes pièces obligatoirement manipulées avec les doigts.» Pas de gants donc, qui sont comme une seconde nature pour les gens livrant des œuvres d'art dans les musées ou les galeries. «Au départ, les sculptures peuvent faire penser à du Donald Judd, avec leurs formes simples. Mais elles en perdent vite le côté immaculé et anonyme pour se charger de l'histoire de leurs déménagements successifs.» Les policiers rêveraient de voir des empreintes digitales aussi nettes. Il suffit de pointer le nez sur ces créations, qui reflètent du coup votre appendice nasal à la manière d'un miroir un peu terni. A force de manipulations, ces pièces se sont chargées d'une vie inconnue dans l'art minimal. «Il y a eu une collections d'agents et non plus un seul auteur.»

Le verre au sortit du carton. Photo Walead Beshty, Annik Wetter, Mamco Genève 2019.

Tout cela participe-t-il du jeu «duchampien», de l'expérience sociale ou s'agit-il là de génie à l'état pur? Ma grand'mère aurait dit: «Il y a une idée.» Il s'en trouve peut-être même plusieurs. Le questionnement sur l'«apparatus» institutionnel invoqué par le Mamco ne m'en semble pas pour autant évident. Ou alors il m'indiffère un peu, ce qui est toujours ennuyeux pour une création participative. En fait, je me sens tellement mis à l'écart du débat développé par Lionel Bovier et Walead Beashy dans le «Journal» du Mamco que les enjeux me semblent participer du bavardage intellectuel. J'eus préféré à me mettre quelque chose non pas sous la dent, mais sous l’œil. Et ce ne sont pas les immenses impressions sur papier complétant l'accrochage qui vont me faire changer d'avis. «Je traite l'objet photographique comme n'importe quel autre objet», déclare l'artiste avant d'ajouter dans le fameux «Journal» des considérations qui me dépassent. Ou du moins qui me passent à travers le corps sans laisser de traces. J'ai toujours eu de la peine avec un art ne tenant qu'au discours fait autour.

Niveaux patrimoniaux

Il n'y a (heureusement?) pas que cela au Mamco en ce moment. Le deuxième et le troisième étages tournent autour des collections et de leurs enrichissements. «Nous sommes un musée et non pas un simple espace comme une galerie ou une Kunsthalle», martèle Lionel Bovier Il s'agit de «grandir en œuvres ou en connaissances.» Il y a donc deux niveaux patrimoniaux, avec ce que cela suppose d'histoire, même si celle-ci peut sembler encore jeune. Et Lionel Bovier d'évoquer Martin Kippenberger ou Gordon Matta-Clark. Il est surtout question d'acquisitions et d'éditions dans cette partie du discours. L'institution jouit aujourd'hui de la pleine propriété d'une installation de Richard Nonas ressemblant un peu à des voies de chemin de fer. Il possède une immense pièce de John Armleder de 2013, repensée par le Genevois pour le Mamco. Elle a tout d'une surface de stockage avec des éléments souvent utilisés par l'artiste, dont des sapins de Noël ou des guirlandes.

L'installation de Richard Nonas. Photo Richard Nonas, Annik Wetter, Mamco, Genève 2019.

Il y a aussi plus petit. Tout de même. «Nous avons reçu des gouaches de Burhan Dağansai, un Turc mort en 2013. Le MAH a obtenu d'autres pièces. Nous aurions voulu qu'elles se voient présentées en même temps, mais cela ne s'est pas révélé possible.» Le directeur cite par ailleurs un fonds autour de Gilles Dusain, galeriste mort jeune du sida en 1993. Un autre ensemble éclaire la figure de Claude Givaudan, originaire de Genève. «Il a fondé deux galeries dans les années 60 et 70 avant de s'éteindre en 1988. On lui doit des éditions très soignées. J'avoue avoir sollicité la famille pour une donation.» Ajoutez à cet ensemble un peu funèbre le regretté Piotr Kowalski. «Un pionnier unissant la physique élémentaire et un internet balbutiant dans son œuvre.» Cela fait beaucoup à découvrir, et je ne vous dis pas tout. Si je n'aime pas la totalité de ce que produit le Mamco (qui a déjà un fan club étoffé avec ses Amis), je reconnais qu'il réussit à faire beaucoup avec peu d'argent. On ne peut pas toujours jeter celui-ci par les fenêtres à Genève.

Editions

Et les éditions au fait? J'y arrive. Elles ne sont pas en veilleuse, même si je les sens moins actives. Il y aura bientôt des monographies sur des pièces emblématiques de la collection. La première se verra sans surprise vouée à Matta-Clark, dont la grosse benne stationne presque en permanence au troisième étage. La seconde ira à «L'appartement», ce temple du minimal. Viendra ensuite Franz Erhard Walther. Un artiste maison, comme il peut exister des desserts maison. «Il y aura chaque fois une version française et une autre anglaise. Il s'agira de petits livres. Le reste des collections devrait se retrouver le plus vite possible en ligne.»

(1) La conférence de presse dont je parle commence à dater. L'actualité est toujours chargée en mai et juin.

Pratique

«Walead Beshty», Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 8 septembre. Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au dimanche de 12h à 18h, le samedi et le dimanche dès 11h.

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