Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le MAH genevois propose un modeste "César et le Rhône" en coproduction avec Arles

C'est théoriquement l'événement de l'année, rue Charles-Galland. L'exposition archéologique se révèle certes honorable, mais les chefs-d'oeuvre annoncés brillent par leur absence.

La "Vénus d'Arles". Les bras ont été ajoutés par François Girardon au XVIIe siècle.

Crédits: Musée du Louvre, Paris 2019.

C'est un prêté pour un rendu. Le Musée d'art et d'histoire de Genève avait confié un certain nombre d’œuvres au Musée départemental de l'art antique d'Arles. Celui-ci rend aujourd'hui la politesse, à moins qu'il ne renvoie l'ascenseur. Depuis quelques jours, le bâtiment de la rue Charles-Galland propose «César et le Rhône, Chefs-d’œuvre antiques d'Arles». Il s'agit d'un florilège des collections du musée provençal. Béatrice Blandin, la Madame archéologie du MAH, a ajouté des éclairages genevois. Au propre comme au figuré, d'ailleurs. L'adjonction la plus réussie consiste en effet à illuminer un certain nombre de stèles romaines locales afin de mieux faire passer l'histoire que chacune d'elles raconte. Des affaires de famille, de métissage, de pouvoir et même de meurtre.

L'importation de ce «César et le Rhône» semble évidente à justifier. Arles et Genève (Genua à l'époque) sont des cités rhodaniennes. Oh, d'importance très différente! La localité dont César coupe le pont en 58 av. J.-C. reste une bourgade, même si son origine se révèle très ancienne. On sait par les fouilles sous l'église Saint-Gervais que des hommes de la préhistoire y faisaient du feu 4000 ans avant notre ère. Arles constitue en revanche une création en 46 av. J-C. La cité nouvelle était destinée aux vétérans de la VIIe Légion. Arles devait prendre une réelle importance en raison de sa situation géographique. Un port de transit en pleines terres, le méditerranéen se trouvant à la place de l'actuel Fos-sur-Mer. Au fil du temps, la ville va donc se doter d'énormes monuments, dont plusieurs ont survécu. Les Arènes. Le Théâtre, ou du moins un bout de ce dernier. Des Cryptoportiques gigantesques sous l'hôtel-de-ville du XVIIe siècle. Les Thermes de Constantin enfin, plus tardifs bien sûr. Notons que le Musée de l'Arles antique se trouve à côté des vestiges d'un hippodrome assez vaste pour imaginer des courses de chevaux à la Ben-Hur.

Un musée près de l'hippodrome

Genève ne dispose bien sûr plus de tout cet attirail, pour autant qu'il ait jamais possédé de monuments antiques aussi coûteux. Son importance remonte en fait au IVe siècle, avec le développement du christianisme. Notre ville a cependant été bien fouillée. Elle l'est d'ailleurs toujours. Je vous parle chaque année des travaux en cours. La chose commence à être le cas d'Arles, dont j'ai connu le musée archéologique s'empoussiérant dans une chapelle baroque. Le développement des découvertes est allé de pair avec celui du bâtiment les abritant. Il y a eu un premier édifice, à l'architecture un peu maçonnique, dû à Henri Ciriani en 1995. Puis est venue l’adjonction actuelle, qu'il faudra elle-même compléter. Après le dragage du Rhône qui a permis de retrouver une immense barque en bon état et la tête de marbre supposée de César, il y a aujourd'hui le site de Trinquetaille. De l'autre côté du fleuve. Comme Genève, comme Vienne, Arles s'est en effet développée sur les deux rives.

Le Musée départemental de l'Arles antiques. La partie ouverte en 1995. Photo DR.

Que peut voir le visiteur du MAH, dans les salles du rez-de-chaussée? Quelques statues et beaucoup d'objet racontant une vie quotidienne axée sur le commerce. La scénographie un peu chichiteuse d'Edwige Chabloz (je pense notamment à l'affreux tapis noir et blanc de la première salle) tente de donner un sens à ces pièces souvent humbles. Il y a des pieux, des amphores, des monnaies, des outils. Il fallait une pièce tout de même phare, puisque le titre parle de «chefs-d’œuvre». C'est le Louvre et non le Musée de l'Arles antique (il n'allait tout de même pas se mettre à poil!) qui l'a fournie. Ce n'est rien moins que la «Vénus d'Arles», exhumée sans ses bras en 1651 et chouravée par Louis XIV pour Versailles. Le roi l'a alors fait compléter par François Girardon, qui n'était pas le premier venu. Il s'agit par conséquent aussi un peu d'une création classique. Un peu délaissée aujourd’hui. C'est difficile à Paris de régater avec la «Vénus de Milo». Dans ces conditions, je me demande s'il ne serait pas mieux que le Louvre la dépose à long terme au Musée de l'Arles antique où elle redeviendrait une vedette.

César ou pas César

Autrement, Arles a expédié deux sarcophage dont celui, des années 240, plus tard réutilisé pour saint Hilaire. Son musée contient une fantastique collection de ces cercueils de marbre, dont beaucoup sont longtemps restés aux Alyscamps. L'institution a aussi envoyé un beau guerrier de bronze. Plus la tête de César. Ou de quelqu'un lui ressemblant. Des experts n'avaient pas annoncé avoir retrouvé l'unique buste contemporain du dictateur romain que leur identification se retrouvait contestée. C'est toujours comme ça, avec les archéologues. Vous vous faites démentir. Tout se voit remis en question. Reste que nul ne sait vraiment quelle tête avait César, surtout si ce dernier demandait à se voir idéalisé.

Telle quelle, l'exposition apparaît honorable, bien qu'un peu courte. Ce n'est pas la grande chose annoncée par la publicité. L'institution sur-vend sa marchandise. Il s'agit pourtant de l'unique présentation prévue dans les salles du rez-de-chaussée du MAH en 2019, qui a organisé autour de cette petite chose toute une saison antique. La gonflette. La grosse tête. Décidément, notre grand musée manque un peu d'envergure...

Pratique

«César et le Rhône, Chefs-d’œuvre antiques d'Arles», Musée d'art et d'histoire, 2, rue Charles-Galland, Genève, jusqu'au 26 mai. Tél. 022 418 26 00, site http://institutions.ville-geneve.ch/fr/mah/ Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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