Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'art et d'histoire genevois célèbre l'islamiste Max van Berchem, mort en 1921

L'homme s'était attaqué à une entreprise gigantesque. Relever les inscriptions des monuments arabes, alors laissés à l'abandon, de l'Espagne à l'Inde.

Un travail non sans risques.

Crédits: Fondation Max van Berchem, Genève 2021.

Nous sommes dans une hyper respectabilité genevoise, avec ce que l'idée suppose comme retenue et comme discrétion. On comprendra que Bénédicte de Donker (aujourd’hui au Cabinet des arts graphique du Musée d’art et d’histoire, dont elle dirigeait naguère les arts appliqués) n’ait jamais entendu parler de Max van Berchem avant de concevoir, comme un devoir imposé, l’actuelle exposition à sa mémoire. Encore eut-il fallu le taire! Ce n’est plus tous les jours que le grand musée se lance dans une opération pointue touchant la mémoire culturelle locale. «Max van Berchem, L’aventure de l’épigraphie arabe» se situe ainsi aux antipodes du nouveau «Come to MahMah» aux affiches fluo roses ou vertes!

Le tableau d'Etienne Duval. Photo MAH, Genève 2021.

Le philologue est mort à la veille de ses 58 ans en 1921, d’où la manifestation. Il s’agissait de rappeler l’élan que Max van Berchem a donné à l’étude des inscriptions murales se trouvant sur une aire musulmane allant de l’Espagne à l’Inde, et de la Hongrie (longtemps colonisée) aux pays sahariens. Instituée en 1973 par sa fille aînée Marguerite, alors octogénaire, la fondation portant son nom insinue du reste sur son site (www.maxvanberchem.org) que le savant est «mort d’épuisement» face à l’étendue de sa tâche. Une tâche multiple, assurée par une équipe. Mais il suffit de voir la photo montrant au sommet d’une immense échelle un homme pratiquant un estampage avec un papier fort pour comprendre que ce travail scientifique tenait aussi de la gymnastique. Pour ne pas dire de l’équilibrisme. Sujets aux vertiges s’abstenir!

L'alpinisme et le piano

Né en 1863 «dans un milieu aisé et aimant», comme le dit le texte d’introduction, Max a fait de brillantes études à Genève bien sûr. Mais il a surtout étudié en Allemagne, de Strasbourg (alors annexée) à Leipzig en passant par Berlin. Il a ainsi pu soutenir sa thèse à 22 ans en 1885. Les choses allaient alors plus vite qu’aujourd’hui. Présenté dans l’exposition comme un pianiste accompli, un alpiniste intrépide et un mari modèle (deux épouses et sept enfants), l’homme cachait par ailleurs un dépressif. Il en faisait du coup trop. Son attirance pour les monuments musulmans, laissés dans un complet abandon sous le règne des derniers sultans, se voyait ainsi contrebalancée par son amour pour les monuments locaux. Un cœur de pierre pour Saint-Pierre ou Saint-Gervais.

L'une des inscriptions relevées. Photo Fondation Max van Berchem.

L’exposition se compose en fait d’extraits d’archives. Avant tout des lettres reçues. Elles ont fini à la Bibliothèque de Genève, avec les livres scientifiques. Sa veuve Alice a donné après sa mort en 1921 quelques œuvres au MAH, dont un tableau d’Etienne Duval (1) qui fait ici figure d’image en couleurs. Il existe donc également la Fondation, 5, rue de Miremont. Elle assure des publications et soutient de projets. Pour animer un peu les vitrines, la commissaire a voulu heureusement des estampages et quelques œuvres islamiques, dont des céramiques prêtées par l’Ariana. Le tout n’en reste pas moins austère, ce qui eut sans doute plu à l’intéressé.

Sans exotismes

Il faut dire que la vie de Max van Berchem intéresse sans faire rêver, alors que nous sommes dans des exotismes s’y prêtant à l’époque. L’idée d’un «Corpus Inscriptionum Arabicorum» reste ainsi un peu sèche, sauf pour les passionnés du sujet. L’œil du visiteur brille davantage en voyant une lettre de Gertrud Bell (2), «archéologue et espionne anglaise». Et surtout une missive de Max von Oppenheim, dont le Louvre a salué en 2019 les travaux archéologique. Oppenheim découvrait des civilisations inconnues, tout en construisant le train Istanbul-Bagdad et en servant de «Lawrence d’Arabie allemand». Voilà qui parle davantage que l’épigraphie, le piano et sept enfants…

Max van Berchem. Photo DR.

(1) C’est plutôt bien comme peinture, l’Etienne Duval. Un monsieur dont le MAH a par ailleurs hérité de la collection archéologique en 1914. Alors pourquoi pas une exposition?
(2) Gertrud Bell a été incarnée en 2015 au cinéma par Nicole Kidman.

N.B. La grande question que pose l'exposition Max van Berchem reste cependant: pourquoi au MAH et non pas à la Bibliothèque de Genève (ou BGE)? Elle eut été parfaite pour l'Espace Ami-Lullin, refait à grands frais, et où il ne se passe à ma connaissance plus rien du tout.

Pratique

«Max van Berchem, L’aventure de l’épigraphie», Musée d’art et d’histoire, entresol, 2, rue Charles-Galland, Genève, jusqu’au 6 juin. Tél. 022 418 26 00, site www.institutions.ville-geneve.ch/mah Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Je vous signale aussi la sortie de «Max van Berchem, Un orientaliste» de Charles Genequand, paru à la Librairie Droz en mai 2021. Le livre compte 208 pages.

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