Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le MAD parisien propose une promenade à travers les "Luxes" en tous genres

L'exposition de l'ex-Musée des arts décoratifs baigne dans le rare, le précieux et le très long à produire par des artisans. Elle se focalise sur les XXe et XXIe siècles.

La fameuse robe en or, qui clôt le parcours.

Crédits: Sortir à Paris.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi. Mais le seul mot «Luxe» commence à me hérisser les poils. J’entends souvent mes confrères, et surtout mes consœurs, parler de cet étrange animal avec des élans admiratifs frisant l’orgasme. Or il s’agit pourtant avec eux en général d’hôtels à la mode, où il faudrait me payer pour aller, de nouveaux restaurants étoilés me donnant des brusques envie de saucisson à l’ail, ou encore de nouvelles lignes de vêtement dont l’extraordinaire se limite au prix. Tout se résume en général à l’exaltation d’une marque génératrice de fric. Rachetées, des maisons de couture qui habillaient jadis les femmes les plus élégantes du monde se sont ainsi muées en magasins à succursales multiples destinés à un monde de godelureaux et de pouffiasses.

Olivier Gabet. Photo Le Télégramme.

Aussi est-ce avec la plus extrême circonspection que j’ai appris l’automne dernier que le MAD parisien (ex-Musée des arts décoratifs) mijotait une exposition intitulée «Luxes». Il s’agissait là de promouvoir les collections de l’institution, tournant bien sûr autour de créations pour lesquelles la rareté de la matière et le nombre d’heures de travail n’ont pas compté. Mais tout de même! D’autres personnes se disaient aussi choquées que moi, mais pour des raisons différentes. Un directeur d'un (bon) musée de province tonnait ainsi contre le fait qu’un pays paupérisé par une pandémie exalte des produits destinés à une élite. Ce qui était faire bon marché de la part du rêve. Que voulez-vous… Le luxe est aussi fait pour être admiré et vu. La présence d’une Hispano-Suiza de 1925, au milieu de l’exposition (avec une malle faite pour le duc de Windsor) m’a rappelé que les «Années Folles» ont été celles de «L’homme à l’Hispano» de Pierre Frondaie (1). Le prototype des romans populaires de cette époque, où les tirages atteignait parfois le demi-million.

Pas de luxe sans écrin

Le luxe semble en fait vieux comme la civilisation. Directeur du MAD et commissaire d’exposition, Olivier Gabet aurait pu remonter à la préhistoire. Certains silex taillés faisaient déjà plus chic que d’autres. Il s’est contenté de remonter à l’Antiquité perse, égyptienne ou précolombienne. Une fois passé l’entrée, où s’écoule le sablier de 2015 aux 7 727 248 grains dorés dû au Suisse Mat Newson, le parcours sera ainsi historique, avec une focalisation finale sur le XXe siècle. Il faut dire que les objets les plus anciens appartiennent non pas au MAD mais au Louvre voisin, qui a notamment fourni l’extraordinaire salière gothique en or, saphirs et améthystes. Cette merveille se rangeait le soir dans un écrin, comme le MAD en propose toute une vitrine. Pas de luxe sans un emballage soulignant la préciosité des objets! Les fabricants de parfums actuels ne le savent que trop bien. L’exposition propose in fine l’emballage, conçu par Salvador Dali, pour une fragrance signée Elsa Schiaparelli en 1951.

L'Hispano de 1925 et la malle du duc de Windsor. Photo Connaissance des arts.

Mais avant cela auront défilé les lampes de mosquée médiévales syriennes en verre, les instruments de physique conçus pour les riches amateurs européens du XVIIe siècle, les dentelles les plus rares (2) ou les merveilleux objets imaginés par les merciers parisiens du XVIIIe siècle. Ces «marchands de tout et faiseurs de rien», comme disait à leur propos Denis Diderot, mettaient le luxe au carré, pour parler en mathématiciens. Ils accouplaient splendeurs orientales et préciosités occidentales en demandant à un bronzier français de mettre en valeur un bol chinois. Olivier Gabet a su montrer combien l’idée de luxe était mondiale. D’où la présence de pièces africaines ou japonaises. Le luxe, ce fut aussi longtemps ce qui venait de loin. Je me souviens ainsi d’avoir vu, il y a bien longtemps au Museum Rietberg de Zurich, le contenu de la tombe d’une princesse Liao (3). Aucune pièce n’était originaire du pays même.

Le "luxe de rien"

Le gros de l’exposition concerne cependant les XXe et XXIe siècles. La chose permet de visiter le «Salon 1900» du MAD, avec son incroyable décor en bois algérien. Il reste normalement interdit au public pour des raisons inconnues. Côté bijou, Lalique peut y voisiner avec JAR. Normal. Le luxe demeure essentiellement féminin. Puis c’est l’Art Déco sous son double visage. Il y a là le chant du cygne des artisans d’art, qu’on maintient aujourd’hui sous perfusion, contre «le luxe de rien», pour reprendre un mot de l’écrivain François Mauriac. Et si le chic résidait, comme le prétendait le coûteux décorateur Jean-Michel Frank (un cousin d’Anne Frank) dans la plus extrême simplicité? Du chêne cérusé. De la marqueterie de paille. Du vide… L’espace libre devient un luxe quand le mètre carré de terrain coûte très cher.

Un bracelet de JAR. Photo DR.

Il n’y a plus ensuite qu’à passer à l’après-guerre, puis à aujourd’hui. Le parcours le fait à coups de sacs Kelly, mais aussi hélas de «sneakers» signés Pierre Hardy. Au luxe s’oppose désormais l’«éco-luxe». Il fait «responsable», alors qu’il s’agit ici surtout d’une histoire de riches. D’où la «Collection Croisière» de Maria Grazia Chiusi, une dame qui marque assez peu de sa griffe la production de Dior. Un Dior qui peine lui-même à faire encore vraiment luxe, dans la mesure où la marque s’est trop vulgarisée. Nous sommes dans cette section parmi les bois bruts, le tissu africain et le fil de lin, sans doute vierge. Soyons écologiques, surtout si cela coûte cher. Le luxe a bien du mal à se défaire dans le public d'une notion de coût extravagant.

La robe en or

Plutôt réussie, l’exposition, qui a commencé dans les salles latérales, se termine dans la grande nef en compagnie d’une folie due à la Chinoise Guo Pei. Une robe insensée en or rebrodée or, avec traîne, de 2006. Un lointain écho à celle que décrivait au XVIIe siècle Madame de Sévigné à propos d’une parure tout aussi dorée de la marquise de Montespan, maîtresse de Louis XIV. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, voire le Roi-Soleil. Difficile d’aller plus loin dans le spectaculaire. Le fastueux. L’ostentation. L’épate. Il n’y a pas que le «luxe de rien» dans la vie!

(1) L’Hispano était la Ferrari des années 1920, mâtinée d’une Harley Davidson.
(2) La dentelle formait le luxe suprême sous l’Ancien Régime. Des enfants mouraient de tuberculose dans les caves pour les exécuter à l’aiguille dans l’humidité. Aujourd’hui, elles ne valent quasi rien sur le marché de l’art.
(3) L’empire Liao s’étendait au Nord de la Chine entre 907 et 1125 de notre ère.

Pratique

«Luxes», MAD, 107, rue de Rivoli, Paris, prolongé jusqu’au 18 juillet. Tél. 00331 44 35 57 50, site www.madparis.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Réservation conseillée, mais il y a là deux caissières cherchant du travail.

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