Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le MAD parisien raconte l'histoire de la mode selon "Harper's Bazaar"

Fondé en 1867, le journal a aussi formé un vivier d'expériences pour les dessinateurs, les graphistes et le photographes. L'exposition leur fait la part belle face aux couturiers.

Une couverture de 1959. Le mannequin est sauf erreur Dovima.

Crédits: "Harper's Bazaar", MAD, Paris 2020.

Un peu de glamour ne ferait pas de mal en ce moment. Il serait bon de vivre dans un monde où les seuls masques soient de beauté. Seulement voilà! Ce n’est plus le cas depuis la mi-mars, et l’exposition que le MAD parisien (ex-Musée des arts décoratifs) consacre à «Harper’s Bazaar» reste fermée. Elle se voyait initialement prévue jusqu’au 14 juillet, qui constitue normalement en France un jour de fête. C’est loin dans le calendrier. Elle semble de plus pouvoir facilement se voir prolongée. Après tout, les photos reproduites constituent des multiples (beaucoup ont de plus été tirées pour l’occasion) et les robes proposées appartiennent pour la plupart au musée lui-même.

A 153 ans, «Harper’s Bazaar» reste sans doute moins connu chez nous que «Vogue», né un quart de siècle après lui en 1892. Il faut dire que la revue américaine n’a jamais connu d’édition française. Il y a bien eu, il y a longtemps, un projet allant dans ce sens. Mais il a capoté. La publication américaine s’est contentée d’une version anglaise, plus européenne que l’originale, et d’autre autre italienne. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit là d’un des deux fleurons des revues de mode, même si «Harper’» a traversé une passe difficile dans les années 1960. Le duopole exercé avec «Vogue» s’est révélé bénéfique aux deux titres. Il y a eu entre ses membres un long jeu de ping-pong, avec juste ce qu’il faut de rivalité fratricide. «Harper’s»-«Vogue», c’est un peu Stones-Beatles, Lamborghini-Ferrari, Madre Teresa-Soeur Emmanuelle ou Christie’s-Sotheby’s. On se déteste parce qu’on a fini par se ressembler. Et cela d’autant plus que les transfuges se sont toujours révélés nombreux. Anna Wintour, l’actuelle reine mère de «Vogue», a ainsi commencé sa dictatoriale carrière chez «Harper’s».

Un hebdomadaire pour dames

Le journal dont Paris restitue aujourd’hui la trajectoire, est donc né en 1867. Il s’agissait alors du petit dernier des frères Harper (ils étaient quatre comme les Dalton) après leur "Weekly", leur "Monthly" ou leur "New". Le quatuor voulait quelque chose pour les femmes. D’où le nom, piqué sans scrupule. «Der Bazar» existait depuis quelques années à Berlin. La première rédactrice en chef de «Harper’s Bazar» (le second «a» ne viendra qu’en 1929) était une anti-esclavagiste et féministe notoire de 36 ans, Mary Louise Booth. Il s’agissait d’un hebdomadaire. Là le changement se fera au profit du mensuel dès 1901. Douze ans avant que le titre ne se voit racheté par le «tycoon» de la presse Randolph Hearst. Il prendra alors un ton plus plus léger, pour ne pas dire plus futile.

Une couverture de 1964. Robe entière ou demi dessin? Photo "Harper's Bazaar", MAD, Paris 1964.

Sur les murs du MAD et dans ses vitrines peut défiler sur deux étages l’histoire d’un magazine qui aura toujours dû se renouveler. Il y parviendra grâce à ses illustrateurs dont Erté, le symbole même d’un certain Art Déco. Le Russe se multipliera dans ses pages dès 1915. «Harper’s» le fera surtout par ses photographes, dont beaucoup doivent une bonne part de leur notoriété à cette illustre collaboration. Pensez au baron de Meyer pour la période d’après 1923. Souvenez-vous surtout de Richard Avedon, qui y fit ses débuts en 1944. Il avait alors 21 ans et avait dû subir l’humiliante épreuve de voir ses quatorze premiers rendez-vous avec la direction annulés. Avedon a créé l’image, faussement décontractée, du mensuel pendant deux décennies avant de voir monter dès 1957 l’étoile de son ancien assistant Hiro, puis à partir de 1992 celle d’un Peter Lindbergh, disparu en 2019. Autant dire que les trois hommes que j’ai cité en dernier se révèlent très présents au MAD.

Les impératrices

L’exposition raconte aussi plusieurs générations de rédactrices en chef, dont certaines sont demeurées légendaires. Le monde de la mode a ainsi vécu selon les diktats de Carmel Snow, puis de Diana Vreeland. Deux "impératrices" au caractère par ailleurs difficiles. Liz Tiberis a rendu à la publication son lustre dans les années 1990. Il fallait encore vite dire quelques mots en images de Louise Nicholas, l’occupante du fauteuil présidentiel depuis 2009. Une dame qui fait, je le dois dire, moins parler d’elle que l’omniprésente Anna Wintour. C’est en effet une histoire chorale qui se voit ici narrée non seulement à coup de couvertures (1), mais de photos pleine page et de robes originales. Nous sommes tout de même dans un musée de la mode! Il fallait sortir beaucoup de modèles des réserves. Les commissaires Eric Pujalet-Plaà, Marianne Le Galliard et Lola Barillot se sont livrés à un travail de recherche qu’on devine épuisant. Devant chaque cliché retenu, il devait y avoir une version de la robe représentée, au début en noir et blanc, puis en couleurs.

Une couverture conçue et mise en scène par Mark Seliger en 2010. Photo "Harper's Bazaar", MAD, Paris 2020.

Ce qui frappe cependant le plus le visiteur, c’est la qualité graphique, l’invention dans la mise en page, le choix des cadrage et la qualité visuelle constante de «Harper’s». Chaque page (ou presque) constitue un petit chef-d’œuvre d’intelligence. Celles des années 50 demeurent sans doute les plus élaborées. C’est le temps où Diana Vreeland créait son «chemin de fer» en étalant dans l’ordre, par terre, le mensuel à venir avec ce qu’il supposait d’équilibrages et de ruptures. Une exigence que son «staff» trouvait pénible, mais dont le résultat conserve autant d’impact maintenant qu’il en avait à l’époque. Les dernières livraisons du magazine demeurent hélas en-deça. Mais tout avait commencé à se gâter quand les couvertures ont compris toujours davantage de titres accrocheurs autour d’un gros plan de visage. Celles des années 1980 ont ainsi l’air vieilles, alors que celles de 1950 restent jeunes. Le temps, c’est aussi le vieillissement. Chacun sait qu’il frappe de manière très sélective. La banalité supporte mal le poids des ans.

Il me reste maintenant à vous parler du lieu. Le MAD vient en effet de renouveler l'architecture de ses deux étages consacrés à la mode. Je vous dis ce que j’en pense dans l’article situé immédiatement au-dessous de celui-ci dans le déroulé de cette chronique.

(1) Les magazines originaux se voient présentés dans des vitrines très esthétiques, certes, mais placées à trente centimètres du sol. A croire que le musée est fréquenté exclusivement par des chiens bassets!

Pratique

Le MAD reste bien sûr comme je l’ai dit fermé. Mais l’exposition devrait pouvoir se prolonger cet été à condition que les Français puissent sortir de chez eux. Ce confinement, quel bazar!

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