Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le MAD parisien nous présente un "Moderne Maharadja"

L'homme s'est fait construire un palais art Déco entre 1930 et 1933. Les meubles et objets, aujourd'hui dispersés, sont réunis sous la nef du musée. Spectaculaire!

Un des salons du palais au moment de sa création. Au fond, le portrait du maharadja par Bernard Boutet de Monvel.

Crédits: MAD, Paris, Succession Bertrand Boutet de Monvel.

Il s'appelait Yeshwant Rao Olkar II. Il était plus connu comme maharadja d'Indore. Le MAD (ou Musée des arts décoratifs) de Paris rend hommage à cet inclassable de sa caste. Né en 1908, élevé en Angleterre, ce qui était une manière de l'asservir aux idées occidentales, l'homme a développé une passion pour l'architecture et le mobilier Art Déco. Il en est devenu, avec des moyens illimités, l'un des mécènes exotiques. Tout a fini par s'écrouler. La décolonisation s'est révélée fatale à ces souverains d'opérette, quand l'Inde est devenue une république en 1947. L'homme a ainsi disparu oublié et appauvri en 1961.

L'exposition, qui occupe la grande nef du musée, plus les cabinets attenants, nous raconte en objets son histoire. Elle le fait avec des meubles et des tableaux pour la plupart rachetés à grands frais par la famille Al-Thani. Notez que la descendance a aussi collaboré à cet hommage. D'une troisième épouse anglaise, Yeshwant a eu un fils qui a prêté des souvenirs sans autre valeur que celle de témoignages. Le reste provient pour l'essentiel de musées ou des Al-Thani du Qatar. Des princes qui subiront peut-être un jour le même destin. L'avenir offre la particularité de rester opaque même pour les puissants.

Un couple idéal

Doté d'un profil impossible, mais apparemment séduisant, le maharadja formait un couple idéal avec Shrimant Akhand Sahib Soubhagyavant Sayogita Bai, épousée alors qu'elle avait neuf ans. Une beauté indienne comme en en voit dans les films produits par Bollywood. Les époux jouaient sur la double carte locale et européanisée. Quand ils se faisaient portraiturer, notamment par Bernard Boutet de Monvel, le peintre des milliardaires internationaux, il y avait ainsi deux versions. Le mari apparaît au MAD une fois en frac et l'autre enturbanné. L'épouse en robe du soir parisienne et en sari. Une véritable schizophrénie du goût. Mais il fallait assumer les origines aux yeux des indigènes, qui devaient déjà voir la part occidentale d'un très mauvais œil.

La souveraine par Boutet de Monvel. Version européenne. Photo Succession Boutet de Monvel, MAD, Paris 2019.

L’œuvre du souverain consiste en un palais tout neuf, le Marik Bagh (1930-1933), alors que l'ancien gardait ses fonctions officielles. Le bâtiment possède des origines avant tout allemandes. C'était alors le pays du Bauhaus, dont on fête en 2019 le centenaire. Yeshwant s'était lié avec Eckart Muthesius. Ce dernier projettera une maison de bains, puis un énorme bâtiment dans le style moderniste. Il lui faudra cependant accepter des concessions. Les toits plats n'existent que sur les photos. L'architecte avait dû créer des couvertures plus traditionnelles. A l'intérieur se croisaient du mobilier créé par Muthesius et des créations acquises par le couple princier lors de ses voyages à Paris, où il a notamment été photographié de manière informelle par Man Ray. Il y avait ainsi du René Herbst, du Louis Sognot & Charlotte Alix, du Georges Djo-Boujois, du Charlotte Perriand ou de l'Eileen Gray. Pas mal de tubulaires. De l'art Déco, le maharadja et la maharani n'aimaient pas le côté trop traditionnel. Ils avaient pris le parti de l'UAM, ou Union des artistes modernes.

Un peu colossal

L'épouse est morte en 1937. Quelque part en Suisse. Elle avait 23 ans à peine. L'aventure s'est arrêtée là. Le veuf s'est remarié deux fois avec des Européennes. Il y a eu la guerre, puis l'indépendance. Une lente fin de partie. L'Art Déco a de plus sombré dans le discrédit, avant de revenir en gloire dans les années 1970. D'où le dépeçage intérieur du palais, dont les éléments de décor souvent énormes (je pense aux tapis d'Ivan Da Silva Bruhns) doivent parfaitement convenir aujourd'hui aux demeures kilométriques des Al-Thani. Les commissaires Raphaèlle Billé, Louise Curtis et Amin Jaffer ont su retrouver beaucoup de choses. L'exposition n'en flotte pas moins dans l'immense espace, à la hauteur démesurée. Et, pour ce qui est du style, il est permis de préférer un Art Déco moins atteint d'éléphantiasis. Les lits (chacun le sien) du couple me laissent en effet perplexe...

Pratique

«Moderne Maharadja, Un mécène des années 1930», MAD, 107, rue de Rivoli, Paris, jusqu’au 12 janvier 2020. Tél. 00331 44 55 57 50, site www.madparis.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.



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