Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Louvre veut s'offrir un bronze gréco-romain à 6,7 millions. Pourquoi toujours Paris?

Jamais vue en public depuis 1922, la statuette provient de Pompéi. Il faut trouver de l'argent auprès du public. L'institution a du coup choisi Nikos Aliagas comme parrain.

L'opération, telle que la lance le musée.

Crédits: Louvre, capture d'écran.

L'achat est présenté comme une évidence, mais il n'en suscite pas moins nombre de questions. Pour moi, du moins. Le Louvre entend s'offrir pour 6,7 millions d'euros un bronze gréco-romain de 68 centimètres de haut du IIe ou Ier siècle avant J.-C. L’œuvre représente un Apollon citharède, autrement dit jouant de la cithare. Invisible depuis 1922, la statue appartient à une famille que je suppose française. Elle a été exhumée à Pompéi «au début du XXe siècle». Comment est-elle tombée entre les mains de particuliers? Mystère. Normalement les découvertes pompéiennes finissent au Musée de Naples, qui succombe d'ailleurs sous leur abondance.

L'achat est en partie garanti. Les Amis du Louvre (à qui on a failli infliger récemment une réservation obligatoire pour entrer au musée) ont mis sur la table 3,5 millions. Il y a des mécènes. Mais 800 000 euros doivent être trouvés auprès du public. L'institution nous refait donc le coup de l'appel au peuple. Il y avait déjà eu «Les Trois Grâces» de Lucas Cranach, aujourd'hui reléguées quelque part dans un petit cabinet germanique du deuxième étage. Ensuite «La table de Teschen», un meuble en pierres dures très historique que je trouve personnellement affreux. Puis les éléments manquants d'une «Descente de Croix» en ivoire gothique, elle absolument admirable. La dernière tentative en date visait à faire entrer dans les collections un minuscule livre orfévré ayant appartenu à François Ier. Il a chaque fois fallu accumuler des dons parfois très modestes pour obtenir la somme voulue, le Louvre ayant pris la mauvaise habitude de payer souvent trop cher.

Choix populaire

Cette fois, le musée a décidé de faire populaire. Il a choisi un parrain pour l'opération. Il s'agit de Nikos Aliagas, l'animateur TV de «The Voice» et de «Star Academy». Grec d'origine, l'homme est aussi photographe. Il a du reste pris de bonnes images de l'Apollon, afin de les diffuser sur ses canaux. Après tout, pourquoi pas? «Je suis un entremetteur», a déclaré Aliagas au «Figaro». La chose devrait permettre d'intéresser de nouveaux publics. Ceux que tous les musées recherchent aujourd'hui avec avidité. Le Louvre ne peut pas accueillir que des Japonais et des Chinois.

Nikos Aliagas. Photo Joël Saget, AFP

Tout cela est très bien. Mais là où je m'interroge, c'est pourquoi toujours Paris? Lorsqu'une œuvre jugée capitale apparaît, il faut obligatoirement qu'elle finisse dans un musée de la capitale. Même ceux qui disent pis que pendre de la gestion d'une institution comme le Louvre restent obnubilés par cet esprit centralisateur. «Il n'est de bon bec que de Paris», disait déjà François Villon au XVe siècle. Bien sûr, certains musée de région ont aussi battu le rappel au tambour. Lyon. Valence. Rennes  (1). Montpellier... Mais ils l’ont fait pour des pièces je ne dis pas mineures, mais ne manquant pas aux «premiers musée du monde». J'ai désigné ceux de Paris.

Centralisation folle

Aucun pays ne connaît une pareille centralisation, alors qu'on parle de régionaliser depuis des décennies. En Italie, Rome fait doucement rigoler les Milanais comme les Napolitains. L'Allemagne est un pays fédéral. Berlin se situe très, très loin de Munich. En Grande-Bretagne, la National Gallery of Scotland d'Edimbourg vaut presque celle de Londres. En Espagne, pays connaissant il est vrai aujourd'hui des problèmes, Madrid n'a pas la primeur sur Barcelone ou Valence. La preuve! Le musée d'art contemporain dont on parle le plus se trouve à Bilbao.

Alors, dans ces conditions, pourquoi cet Apollon, qui a l'air remarquable, ne finirait-il pas au Musée de la romanité à Nîmes ou au Musée de l'Arles antique? Vous me direz que ce dernier reste d'intérêt régional. Bon. D'accord. Alors à ce moment on met l’Apollon au Louvre et la «Vénus d'Arles» à Arles. Comme cela tout le monde (ou presque) sera content!

(1) Le Musée des beaux-arts de Rennes vient précisément d'annoncer son intention d'acheter à un particulier de gré à gré une réduction de la statue de Louis XIV. Seul exemplaire connu. Créée en 1688-1689 par Antoine Coysevox, installée en 1724 sur la place créée après l'incendie de 1720 par Gabriel, l'oeuvre elle-même a été fondue à la Révolution. Sur le plan patrimonial, cette création est évidemment plus importante que l'Apollon du Louvre. Pour l'instant, je n'en sais pas plus pour Rennes, si ce n'est que ni la Ville, ni le Département ne participeront à cette acquisition.

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