Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Louvre refait une de ses salles. Lèse-t-il le droit moral de l'artiste Cy Twombly?

En 2010, l'Américano-italien avait inauguré son immense plafond de la salle des bronzes grecs. La direction a changé tout le reste... plus le contenu. Quid?

La salle au moment de son inauguration en 2010.

Crédits: DR.

Boum bada boum! Un courriel est arrivé le 1er février sur l’ordinateur de Jean-Luc Martinez, directeur du Louvre. Un autre est parvenu trois jours plus tard à Roselyne Bachelot. La ministre de la Culture. Leur auteur était un avocat, ce qui n’est jamais bon signe. En partenariat avec Nicola Del Roscio, directeur de la Fondation Cy Twombly, le robin s’inquiétait des transformations aujourd’hui à l’œuvre dans l’immense Salle des bronzes grecs au premier étage du musée. Cette dernière pourra du reste bientôt changer de nom. Jean-Luc Martinez (allez savoir pourquoi!) a décidé d’éliminer ce contenu des vitrines, leur préférant l’archéologie étrusque. Le tout s’accompagne d’une refonte totale des lieux. Elle dure en fait depuis 2019.

Cy Twombly sors de l'inauguration. Photo François Guillot, AFP.

Il semble bien loin le temps où Henri Loyrette, le prédécesseur de Martinez, passait vers 2000 commande d’œuvres contemporaines pour le Louvre. La tradition s’était perdue depuis Eugène Delacroix dans les années 1850. Rien n’avait été fait dans ce sens, si ce n’est la demande faite à Georges Braque en 1953 d’orner un plafond ancien en bois doré d’où avait été enlevée une toile de Charles Meynier réalisée au début du XIXe siècle. Braque avait livré deux gros oiseaux noirs de malheur. La chose ressemblait en effet à l’agrandissement géant d’une de ses toiles, telles que les amateurs pouvaient les acheter à la Galerie Maeght. Rien là de vraiment monumental.

Morellet, Kiefer...

Loyrette et son comité se sont eux adressés à François Morellet pour des verrières. A Anselm Kiefer, qui vit après tout en France, afin de décorer des panneaux laissés vides dans un escalier. L’ancien directeur a aussi fait appel à Cy Twombly (1928-2011) dont toute la carrière, ou presque, se sera déroulée en Italie. L’Américain se voyait confier un espace énorme. Presque à la Tiepolo. Surbaissé dans les années 1930, le plafond de la Salle des bronzes grecs ne mesure pas moins de onze mètres sur 34. Faites la multiplication. De tête, si possible. Vous arriverez à 374. Passionné par les mythes de la Grèce antique, l’artiste (aidé selon moins d’une grosse équipe) a livré une immense composition à fond bleu vif. Plutôt abstraite. Ce n’est pas ce qu’il a fait de plus cinvainquant, le meilleur se situant dans les années 1950 et 1960. L’artiste est venu inaugurer à Paris la chose en 2010. Il ignorait que ce serait là sa dernière réalisation importante. L’Américano-italien est mort quelques mois plus tard, en 2011.

La salle en réfection. Photo tirée de "La Tribune de l'art".

Durant huit ans, les visiteurs du Louvre, qui ne s’attardent guère dans cette magnifique salle vue par eux comme un lieu de passage, ont donc admiré un ensemble cohérent. Or Martinez, qui veut laisser sa marque partout, un peu comme un chien marque son territoire avec de l’urine, a décidé de bouleverser le paysage. A grands frais naturellement, mais le Louvre a l’habitude de jeter l’argent par les fenêtres (1). Du décor réalisé par Albert Ferron entre 1936 et 1938, il ne restera rien… sauf le plafond. Le sol de marbre crème a été cassé pour mettre du parquet. Les murs blancs se sont vus repeints en rouge brique. Les fenêtres toutes simples ont reçu des chambranles noires supposées Napoléon III. Comme l’explique Didier Rykner dans «La Tribune de l’art» (2), le directeur veut reconstituer une salle n’ayant jamais existé dans cet état-là. Un vrai mirage!

Plusieurs cas anciens

Cette illusion d’optique, ce changement d’époque, la Fondation Cy Twombly (appuyée par la Galerie Gagosian représentant «l’estate» de l’artiste) l’a aujourd’hui dans le nez. Ses naseaux fument comme ceux d’un taureau de dessin animé. Il y a là, de toute évidence, «un dommage sérieux infligé à l’œuvre de Twombly en violation des droits moraux de l’artiste». La salle doit immédiatement se voir remise dans son état d’avant les travaux. Blanche et nue. Une chose difficile. Et coûteuse. Disons que le Louvre aurait au moins pu penser à consulter les ayant-droit de Twombly avant de se lancer dans une opération à de nombreux millions. Mais autrement… On n’en arrive pas encore là, bien sûr, mais il risque bien d’y avoir un procès. Voire deux ou trois.

La résille de Francis Soller. Photo Pintinterest.

Ce ne serait pas les premiers! La France a le chic pour se mettre dans de vilains draps. Il y a eu le cas du Musée de l’Arles antique. Construit par Henri Ciriani en 1995, l’édifice s’était vu complété d’une aile sans le consentement de l’architecte. Première action en justice gagnée par ce dernier. Mais l’homme estimait la somme allouée trop faible. Il a fait recours. Mal lui en a pris. Le tribunal suivant l’a débouté. Le ministère de la Culture lui-même a gaffé. Au début des années 2000, il a voulu recouvrir son bel immeuble de la rue de Rivoli, un bâtiment de style Beaux-Arts de Georges Vaudoyer datant de 1919, d’une résille métallique de Francis Soler. Ce voile d’acier, hélas inoxydable, a soulevé l’ire des petits-enfants de Vaudoyer. Ils ont attaqué l’État. Les juges leur ont accordé un euro symbolique. Devant leur intention de faire recours, le ministre de la Culture (c’était alors Renaud Donnedieu de Vabres) leur a discrètement remis 300 000 euros provenant de sa cassette. En toute semi-légalité. L’affaire avait filtré à l’époque. Elle avait comme on dit «questionné». La résille demeure toujours là. Toujours aussi moche selon moi. Difficile de s'y habituer!

P.S. Je viens de lire que 260 bronzes grecs, tirés de leurs vitrines pour se retrouver en réserves, auraient subi en peu de temps une corrosion parfois importante, et pas toujours restaurable. Jean-Luc Martinez, qui a ordonné les travaux, était pourtant au départ conservateur spécialisé en archéologie... (ajout posté le 18 février). 

(1) Le Louvre vient ainsi d’acheter pour 4,5 millions d’euros (le prix de départ était de six) un plafond, précisément de Tiepolo. La fresque détachée semble à l’état de ruine.
(2) L’affaire Twombly a été ébruitée par Philippe Dagen dans «le Monde» avant que sorte l’enquête de «La Tribune de l’art».

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