Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Louvre reconstitue la collection du marquis Campana

Directeur du Mont-de-Piété, au temps où Rome faisait encore partie des Etats du Pape, Giampietro Campana achetait des antiquités sans mesure. Il puisait dans la caisse. Après son arrestation en 1857, tout fut vendu. Napoléon III racheta plus de 12 000 objets pour la France.

Le célèbre sarcophage étrusque découvert par le marquis lors de ses fouilles à Cerveteri.

Crédits: RMN, Musée du Louvre, Paris 2018

C'est une histoire extraordinaire. Encore eut-il fallu la raconter. Et bien si possible. En intitulant son exposition sur le marquis Giampietro Campana (1808-1880) «Un rêve d'Italie», le Louvre a fait fausse route, même si tous les chemins mènent à Rome. Il a transformé un amateur passionné en simple fournisseur de musée. Sur les innombrables cartels, ce ne sont qu'affaires de datation, de restauration ou de lieux de fouille. Pour tout dire, les trois commissaires en charge de cette présentation (Françoise Gaultier et Laurent Hausmesser du Louvre et Anna Trofimova de l'Ermitage) sont partis du catalogue de la collection tel qu'il se présentait dans les années 1850. Rubrique après rubrique. Difficile de faire plus poussiéreux!

Et pourtant! Puisque personne ne vous raconte la saga sur place, je vais me permettre de le faire. Né sous l'Empire, Campana faisait partie du gratin romain. Celui que l'on mange avec la cuillère d'argent avec laquelle on a vu le jour dans la bouche. Son grand-père et son père avaient été directeurs du Mont-de-Piété de Rome, où circulait beaucoup d'argent. Lui-même leur succéda très jeune dans ce qui était redevenu les Etats du Pape en 1815. L'homme avait le goût des belles choses. Il en avait hérité un certain nombre, mais elles ne lui suffisaient pas. Passionné par l'Antiquité, cet amateur se mit à faire des fouilles, ce qui restait alors permis sous certaines conditions. Il achetait en plus non seulement sur le marché local, mais à Naples en Toscane. Légalement, là aussi. On lui doit ainsi en Etrurie des découvertes importantes, comme la Tombe des Reliefs à Cerveteri.

Quatre mille vases grecs

Rapidement, Campana s'est ainsi formé une collection connue. On en parlait comme d'une chose importante en Europe dès la fin des années 1830. Les visiteurs pouvaient sur recommandation visiter sa fabuleuse villa (aujourd'hui démolie), près de Saint-Jean-de-Latran, église alors située en pleine campagne. Ils avaient accès aux salles du Mont-de-Piété. Au palais du Corso. Parfois même aux réserves. Mais soyons justes. Le marquis leur montrait une partie de son butin seulement. On peut d'ailleurs le comprendre. Dans les années 1850, il possédait près de 4000 vases grecs auxquels s'ajoutaient les bronzes, les marbres, les fresques détachées et les objets de la vie quotidienne. Campana s'intéressait à tout. En bon patriote, il a du reste voulu dès 1850 compléter l'archéologie par un ensemble de peintures allant du XIIIe et XVIIe siècle. Les primitifs étaient devenus à la mode. Il fallait rafler ce que les Anglais risquaient bien d'acheter.

Cette boulimie devint toujours plus coûteuse. Campana et son épouse Emily Rowles avaient beau avoir les reins solides, tout devait finir par une insuffisance rénale. Il leur fallut trouver de l'argent. C'est là où les choses se sont gâtées. Le banquier Campana prêtait au solliciteur Campana. Autant dire qu'il vidait les caisses. La chose a fini par se découvrir. Le marquis, qui avait fait établir des inventaires afin de vendre pour se renflouer, fut arrêté en 1857. En pleine nuit. Puis condamné à vingt ans de galères. Une lourde peine commuée en bannissement. Le scandale devait se voir étouffé. Tout allait cependant se voir dispersé. Y compris la collection Gigli, centrée sur la sculpture médiévale, qui était simplement gagée au Mont-de-Piété. Un dégât collatéral. La curée s’annonçait, et du coup le démembrement.

Une mauvaise réputation

Tandis que les Campana partaient pour l'exil pour Genève (une photo les montre au Louvre vers 1867, photographiés par le studio Lacombe & Lacroix), Napoléon III eut cependant le grand geste. Si le tsar s'était déjà servi pour l'Ermitage, il prenait le reste pour quatre millions de francs or. Douze mille antiques et environ 700 tableaux. Son amitié pour Madame Campana a joué un rôle, mais l'empereur voyait surtout là un moyen de faire accomplir au Louvre un bond en avant. Il était mal tombé. Les conservateurs chipotèrent. Campana aurait trop restauré. Il suffit de lire l'article de Wikipedia pour voir qu'il en reste quelque chose en 2018. «Les restaurateurs de Campana opéraient quelquefois par ordre à la façon des faussaires.» Tout se vit donc fait pour émietter cet énorme ensemble dans les musées de province après la chute de l’Empire en 1870.

L'actuelle exposition s'inscrit bien sûr en faux. S'il est indiscutable que Campana employait des procédés aujourd'hui considérés comme douteux, voire abusifs, il respirait l'air de son temps. Beaucoup de restitutions ont par ailleurs été fort bien faites. Ces chantiers servirent du coup d'écoles pour des faussaires, ou tout au moins des copistes. Les exécutants s'étaient fait la main avec lui. Il suffit de penser au bijoutier Castellani, qui réalisa par la suite des centaines de parures à l'antique. La question devient de nos jours la dé-restauration. Elle n'arrange pas les œuvres. Elle supprime aussi une partie de l'histoire des objets. Il faut y aller avec prudence. La fresque romaine faisant l'affiche constitue ainsi un nettoyage récent d'une peinture ayant subi quelques "améliorations" vers 1840.

Rassemblement en Avignon

C'est donc une formidable collection que le Louvre nous montre aujourd'hui très partiellement avec quelques prêts de Saint-Pétersbourg, de Londres ou de Rome (2). Notons que ce travail de réhabilitation a depuis longtemps commencé. Dès les années 1950, des esprits éclairés ont cherché à réunir les tableaux Campana, saupoudrés à travers la France. Il en a résulté en 1976 le Petit Palais d'Avignon, qui mériterait aujourd'hui un sérieux rafraîchissement. Le Louvre a cependant gardé alors les meilleures œuvres (Uccello, Ghirlandaio, Cosmè Tura...) , ce qui donne l'impression d'un ensemble un peu mineur. L'exposition actuelle présente en outre à Paris des céramiques (les majoliques du XVIe siècle sont superbes), des sculptures «modernes» ou des éléments architecturaux. Il y avait de tout chez les Campana, à condition que ce soit italien.

Si l'histoire reste mal racontée, la scénographie constitue par ailleurs le degré zéro de la mise en scène. Ce n'est ni bon, ni mauvais. Tout simplement terne. Demeurent heureusement les pièces montrées. Il en est de fabuleuses, beaucoup se trouvant en temps ordinaire dans les réserves. Normal, sur une telle quantité me direz-vous... Autant dire qu'«Un rêve d'Italie» vaut la visite. Que dis-je? Les visites. Impossible en effet d'absorber autant de choses à la fois.

N.B. Comme le rappelle la revue romande "Art Passions", les Campana sont arrivés à Genève en 1865. Ils ont payé leur avocat avec six antiques qu'ils avaient pu garder. Ceux-ci se trouvent de nos jours par legs au MAH depuis 1943. Il y avait par ailleurs des objets Campana chez Gustave Revilliod.

Pratique

«Un rêve d'Italie, La Collection du marquis Campana», Musée du Louvre, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 18 février 2019. Tél. 00331 40 20 50 50, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, le mercredi et le vendredi jusqu'à 21h45.

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