Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Louvre présente des dessins italiens de la Collection Jean-Pierre Mariette

L'homme avait rassemblé au XVIIIe siècle des milliers de feuilles. Un Comité a reconstitué cet ensemble. L'exposition en extrait Michel-Ange ou Raphaël.

La tête de Michel-Ange qui ouvre le parcours.

Crédits: RMN, Paris 2019.

C'est une des bonnes choses de l'année. Il faut dire qu'en montrant pour la seconde fois une toute petite partie de la collection de Jean-Pierre Mariette (1694-1774), le Louvre ne prenait guère de risques. Beaucoup de chefs-d’œuvre figurent parmi les milliers de dessins collectionnés par ce dernier. Si le tout a été dispersé un an après son décès, un gros noyau se trouve au Louvre même. Le Cabinet du Roi a beaucoup acheté durant les ventes, qui proposaient en tout 9600 feuilles. L'idée d'un grand musée ne date pas de la Révolution, comme on le lit trop souvent. Elle est née sous Louis XVI, dont la chute en 1792 a accéléré le processus. Dans les années 1770 et 1780 ont ainsi été acquis nombre de toiles hollandaises ou flamandes pour donner davantage de cohérence et d'exhaustivité aux collections.

Qui était Mariette? Un héritier. Il descendait d'une lignée d'imprimeurs et marchands de gravures, établis à la rue Saint-Jacques, remontant aux débuts du XVIIe siècle. Visiblement doué, le jeune homme n'avait pas seulement bénéficié d'une bonne éducation. Les siens l'avaient fait voyager, tant aux Pays-Bas qu'en Autriche. Il y avait vu beaucoup de choses et rencontré bien des gens. Ainsi a commencé sa carrière d'expert, qui culminera en 1741 avec les catalogues de la vente du banquier Crozat, sans doute l'homme le plus riche de France. Mariette a alors inventé le descriptif et l'historique des œuvres, tels que les pratiquent aujourd'hui encore Christie's ou Sotheby's. Lui-même achetait depuis longtemps. Son intérêt en matière d'art graphique était universel. Il y avait chez lui des pièces aussi bien françaises qu'italiennes ou nordiques. De l'ancien et du moderne. Il ne faut pas oublier qu'une partie de son fonds était composé d'art alors actuel. Mariette est un contemporain de Bouchardon comme de Tiepolo.

Montages bleus

L'amateur soignait ses collections. Il les bichonnait. Parfois un peu trop, en intervenant directement sur les œuvres. Il les montait par ailleurs d'une manière ayant elle aussi fait date. La feuille (ou les feuilles quand il s'agissait de croquis) se retrouvai(en)t dans un passe-partout bleu. Le fameux «bleu Mariette». Un cartouche calligraphié donnait le nom de l'artiste en latin. Il y avait parfois, en plus, des indications de provenances antérieures. Au XVIIIe siècle déjà, le fait d'avoir passé vers 1560 entre les mains de Giorgio Vasari, le premier grand amateur connu, constituait intellectuellement et financièrement un "plus". Beaucoup de ces encadrements bleus ont survécu jusqu'à nos jours, ce qui a facilité la reconstitution de la collection dont des éléments se trouvent aujourd'hui éparpillés dans le monde entier. Mais de toute manière, Mariette avait apposé sur chaque feuille son cachet avec un PM pris dans un ovale. Sa marque.

Une feuille du Chevalier d'Arpin, un peintre romain des débuts du XVIIe siècle, dans on montage. Photo RMN, Paris 2019.

Je vous ai récemment raconté comment un Comité Mariette s'était formé à Paris afin de réunir des informations et les images, puis de publier la collection chez Somogy. Il existait déjà les deux volumes sur les artistes français, qui avaient donné lieu à une exposition au Louvre en 2011-2012. L'équipe placée sous la direction de Pierre Rosenberg, président honoraire du musée, a continué depuis ses recherches. Viennent ainsi de paraître, réunis dans un pesant coffret, les quatre tomes regroupant les pièces italiennes. Reste encore à sortir, un jour, les écoles du Nord.

Sur fond chocolat

Pierre Rosenberg et quelques personnes (parmi lesquelles Laure Barthélémy-Labeeuw, la cheville ouvrière du Comité, et Marie-Liesse Delcroix) ont agencé la présentation actuelle, située à l'entresol du musée. Là où se trouvaient jadis les excellentes salles de l'histoire du Louvre, remplacées depuis par un déplorable Pavillon de l'Horloge. Sur fond chocolat, l'accrochage suit plus ou moins le voyage formateur de Mariette en Italie, «la mère des arts». Le parcours commence cependant avec plusieurs gros morceaux, histoire de situer tout de suite l'importance de la collection, que seule celle du peintre Sir Thomas Lawrence devait dépasser aux débuts du XIXe siècle. A une tête faunesque stupéfiante de Michel-Ange succède ainsi un Raphaël majeur. Puis ce sont des productions essentielles aussi bien de Parmigianino que du Titien ou de Véronèse. Des œuvres comme il n'y en a depuis longtemps plus sur le marché. Il se se trouve aux cimaises quasi aucune pièce mineure, ces quelques exceptions trouvant leur sens sur le plan historique.

"La Circoncision" du Parmigianino, vers 1530. Photo RMN, Paris 2019.

Il n'y a pas pourtant grand monde pour voir ces merveilles. Et pour cause! Leur accès devient aléatoire. Le Louvre affiche complet certains jours. La réservation en ligne se voit conseillée, pour ne pas dire plus. Tout cela à cause d'une mauvaise gestion. La fermeture régulière de nouvelles salles, l'ouverture de nombreux chantiers ne voyant jamais leur conclusion (on se croirait sur la ligne 4 du métro!) crée des culs-de-sac et des bouchons. Et je ne vous parle pas du déplacement récent de «La Joconde», qui a pris de proportions d'événement national! C'est à croire que pour le public comme pour sa direction, le Louvre se résume à ce seul tableau jaunâtre. Son déménagement aurait exigé un pilote dans l'avion. Or il reste à mon avis dans la soute. Jean-Luc Martinez me paraît autant fait pour diriger le Louvre que moi pour danser «Le lac des cygnes». C'était au départ un excellent archéologue et un bon professeur à l'Ecole du Louvre. Pourquoi lui avoir demandé de faire autre chose? En ce moment, ce monsieur fait de gros dégâts. Certains d'entre d'eux me semblent même irréversibles. Il y a des moment où l'on se croirait à Genève.

Pratique

«Dessins italiens de la Collection Mariette», Louvre, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 30 septembre. Tél. 0031 40 20 50 50, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et vendredi jusqu'à 21h45. Choisissez si possible d'y aller en soirée! Mais c'est sans garantie.

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