Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Louvre expose la gravure en clair-obscur du XVIe siècle. C'est lumineux!

En 1507, Lucas Cranach imagine à Wittenberg d'imprimer une estampe avec plusieurs planches de bois sur un papier coloré. C'est le début de recherches qui culmineront en Italie et aux Pays-Bas.

L'un des apôtres de Domenico Beccafumi (1485/5-1551). Il s'agit là d'un très grand peintre, sculpteur, dessinateur et graveur à qui sa ville de Sienne a rendu un vibrant hommage en 1990.

Crédits: RMN, Musée du Louvre

Il s'agirait d'une des plus belles expositions d'art ancien si elle se résumait à sa première partie. Il y en a hélas une seconde. Pas inintéressante, loin de là. Elle comporte notamment quatre versions de l'«Hercule et Cacus» d'Hendrick Goltzius, l'un des sommets absolus de l'histoire de l'estampe (1). Le niveau général n'en a pas moins baissé. Il faut dire que «Gravure en clair obscur» regroupait jusque-là au Louvre des moutons à cinq pattes, dont beaucoup sortent de la collection-bergerie d'Edmond de Rothschild, déposée au musée. Certaines pièces présentées ne sont du reste connues qu'à deux exemplaires. Et il n'y a dû y en avoir beaucoup plus! Une impression de luxe a toujours davantage de chances de se voir conservée qu'une image de piété populaire à trois sous.

L'idée de l'exposition, organisée par l'excellente Séverine Lepape, est de raconter l'histoire d'une certaine forme de gravure en couleurs. Il ne s'agit certes pas de tirages polychromes, comme en permettent les différentes pierres de la lithographie. Mais l'idée n'apparaît pas foncièrement différente. Tout commence en 1507, après cinquante ans de gravures rehaussées après coup individuellement à l'aquarelle. Cette année-là, Lucas Cranach propose à Wittenberg un cavalier noir et or sur fond bleu. Saint Georges. Le bleu est dû à la tonalité du papier teinté. Le noir et l'or résultent du passage de deux matrices différentes, taillées dans le bois. C'est un exploit, aussitôt imité. L'année suivante, à Augsbourg, Hans Burgkmair donne son portrait équestre de l'empereur Maximilien. En Saxe, Cranach prend mal la chose. Il édite un Saint-Christophe daté de 1506, afin de souligner son antériorité. Pas de chance! Il signe sa planche du serpent ailé devenu sa marque de fabrique en 1508. Les spécialistes pensent aujourd'hui qu'il s'agit d'un travail de 1509.

Le refus de Dürer

Dès lors, la nouvelle invention va se répandre, en descendant du nord au sud. Tout le monde ne va pourtant pas s'y mettre. A Nuremberg, Albert Dürer l'ignore ainsi superbement. Il se contente du noir et blanc. En Italie, par contre, l'idée séduit. Elle rapproche le résultat du dessin, qui trouve alors ses premiers collectionneurs. Certains artistes introduisent même une planche supplémentaire afin de souligner la similarité en créant une illusion de dégradé. Ugo da Carpi donne alors ses chefs-d'oeuvre, en transposant souvent des dessins du Parmesan. C'est le cas du célébrissime "Diogène", qui existe en plusieurs gammes de couleurs. Une pièce que chaque collectionneur rêve de posséder dans un tirage d'époque qui serait bien sûr resté comme neuf. Antonio da Trento, Niccolò Vicentino poursuivent dans cette veine. Mais ils se voient dépassés par le Siennois Domenico Beccafumi. Il faut dire que celui-ci avait pris l'habitude de tels procédés en composant les cartons du pavement de la cathédrale, sommet absolu de l'«intarsio» de marbres.

Après l'Italie, Fontainebleau et les Flandres. L'effet boomerang. Il y a là des choses pour le moins spectaculaires. Tirées bien sûr en plusieurs fois, «Les chasses» de Joos Gietleughen d'après Frans Floris ne mesurent pas moins de 270 centimètres de large. Un exploit technique aussi bien qu'une réussite artistique. Après un petit retour en Italie, du côté de Mantoue cette fois, avec les Andreani, l'exposition semble se terminer au Louvre. Illusion! Le XVIIe siècle attend le visiteur de l'autre côté de la Pyramide, avec des pièces hélas moins importantes. A part les Goltzius, bien sûr! Ces derniers remontent en fait à la toute fin du XVIe, puisque l'artiste abandonne la gravure au profit de la peinture en 1600. Il faut ensuite redescendre sur terre. La gravure en clair obscur n'est pas toujours géniale. Il n'y plus au visiteur qu'à revenir au point de départ pour partir sur une meilleure impression. Retour à Cranach!

(1) Un exploit d'autant plus grand que Goltzius avait la main droite paralysée par un accident survenu dans sa petite enfance.

Pratique

«Gravure en clair-obscur, Cranach, Raphaël, Rubens...», Musée du Louvre, rue de Rivoli, jusqu'au 14 janvier 2019. Tél. 00331 40 20 50 50, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, le mercredi et le vendredi jusqu'à 21h45.



Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."