Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Louvre et Beaubourg terminent l'année Pierre Soulages. Un vrai soulagement!

L'anniversaire est venu si tard en 2019 qu'on a cru toute l'année que le peintre avait déjà 100 ans. Les deux hommages actuels sont pleins de message subliminaux.

Le portrait utilisé pour lancer "Soulages au Louvre".

Crédits: Raphaël Gaillarde, Musée du Louvre, Paris 2020.

Faut-il vraiment avoir son anniversaire en fin d’année? Je me le demande. Né le 24 décembre 1919, Pierre Soulages s’est vu fêté toute l’année dernière, avec le phénomène d’usure que cela suppose. Le grand homme allait avoir 100 ans. Il allait bientôt avoir 100 ans. Il allait tout bientôt avoir 100 ans. A la fin, le public a eu l’impression d’assister à la confirmation d’un événement survenu depuis des mois. C’était ce que l’on appelle, en termes commerciaux, une opération de matraquage.

Il fallait néanmoins organiser pour lui quelques chose de spécial. Avec un geste à la André Malraux, la France lui a donc offert le Louvre. Pas l’intégralité du musée, évidemment! Mais tout de même l’immense Salon Carré (en fait rectangulaire), aménagé à la fin du XIXe siècle à l’endroit où étaient organisés aux XVIIIe et au XIXe les Salons tous les deux ans. Des manifestations par définition réservées à la création contemporaine. Le lieu s’est donc vu vidé de ses tableaux primitifs italiens. Adieu pour quelques mois Fra Angelico, Uccello, Filippo Lippi ou Botticelli! L’énorme retable de Cimabue (un panneau d’environ quatre mètres de haut) est parti en dernier. Non sans mal. Place aux jeunes, si j’ose utiliser ici la formule!

Sans confrontations

Le volume dégagé ne permettait pas de montrer une infinité de Soulages. L’homme voit grand, même s’il a la politesse de créer des polyptyques aussi démontables que des tentes de camping. Il n’y avait donc pas assez de place au Salon pour créer des confrontations, ce qu’a regretté un journal comme «Le Monde». De toute manière, je doute que les commissaires l’aient souhaité. Il s’agissait ici de rester dans la pure hagiographie (1). Alfred Pacquement (retraité de Beaubourg) et Alfred Encrevé (qui, horrible jeu de mots, est mort pendant l’organisation de l’exposition) proposent donc Soulages en gloire. Avec quelques messages subliminaux. La chose n’est pas aussi innocente qu’elle pourrait le sembler de prime abord.

Les Soulages et le couple présidentiel. Photo "La Dépêche".

Si le parcours part bien de l’immédiat après-guerre, vers 1946, avec des œuvres où le broux de noix met encore un peu de couleur, les organisateurs ont ainsi beaucoup travaillé les provenances. Prendre des toiles (et quelques créations sur verre) dans les seules institutions françaises eut été restrictif. Voire dévalorisant. L’artiste serait apparu comme une simple gloire nationale. Il fallait montrer, comme le marché vient de le faire (avec une composition des années1950 vendue aux enchères en novembre 2019 pour 9,6 millions d’euros), que la cote de Soulages est devenue mondiale. D’où des emprunts effectués au MoMA de New York, à la Tate Gallery de Londres, à Los Angeles ou à Washington. Dans ce dernier cas, les visiteurs attentifs découvriront cependant qu’il s’agit d’un habile don de Pierre et Colette Soulages à la National Gallery of Art. L’artiste y est du coup représenté. Une bonne adresse.

L'idée de générosité

Car les Soulages sont généreux! C’était là un autre élément à communiquer au vaste public. Il fallait donc quelque chose en provenance du Musée Soulages de Rodez, bien sûr, mais aussi du Musée Fabre de Montpellier, où le couple à contribué à la création d’une aile contemporaine dédiée à sa seule gloire. Notons au passage que rien ne vient de Lausanne. Avec les donations d’Alice Pauli, le peintre français apparaît pourtant avec éclat au tout nouveau MCB-a, ou Musée cantonal des beaux-arts. Il eut par ailleurs été bon d’avoir un envoi suisse. Dans la mythologie française, notre Confédération reste un pays où les rues sont pavées d’or (avec de l’argent sale en dessous bien sûr!). C’est donc aussi la patrie des marchands et des collectionneurs...

La part laissée aux débuts de l'artiste. Photo "Connaissance des arts".

La dernière chose qu’il convenait bien sûr de mettre en évidence, c’est que Soulages crée toujours. Quotidiennement. D’où la présence de plusieurs toiles, tout en hauteur, de 2019 chargées d’un outre-noir balafré de quelques virtuoses coups de spatule. L’occasion pour moi de signaler que ceux-ci ne sont pas bien mis en valeur par l’éclairage. Le Salon Carré, aux lumières glauques d’aquarium, n’a jamais été conçu pour présenter l’art du XXe siècle. Même si c’est près de là, dans la Grande Galerie, que Pablo Picasso a été accueilli pour son 90eanniversaire en 1971. On devenait moins vieux dans les années 1970. Il s’agissait néanmoins là d’un précédent à l’exposition actuelle. Il convenait d'en tirer les leçons

Les Soulages de Beaubourg

La présentation se prolonge à Beaubourg. Le musée présente, au cinquième étage, «ses» Soulages. Je pensais qu’il en possédait davantage. Mais il ne faut pas oublier que l’institution, aux ambitions internationales, reste assez snob. Elle regarde occasionnellement la France, jugée par elle ringarde (2). Le premier achat de 1952, à l’époque où le musée (alors installé au Palais de Tokyo) était dirigé par Jean Cassou, n’a donc été que peu suivi. Les Soulages ont bien sûr donné. Cinq pièces. C’était important pour leur image. Mais si le Centre Pompidou peut aujourd’hui présenter 25 Soulages, il le doit en partie à Pierrette Bloch. Morte en 2017, cette artiste souvent vue à Genève chez Rosa Turetsky ou au Musée Jenisch de Vevey, était liée à celui qui restait pour elle un ami de jeunesse. Elle a donc légué sept de ses toiles au musée. J’éprouve toujours de la peine à comprendre pourquoi les amateurs offrent encore aux institutions parisiennes, qui traitent en général les donateurs si mal… Mais c’est comme ça.

Dernier point. Soulages n’est pas venu au Palais de Tokyo. Il semble permis de le regretter. Le Louvre le tire du côté des morts. Pompidou le conjugue au présent. L’artiste eut été au Palais de Tokyo parmi les jeunes pousses. L’avenir. Du moins celles-ci l’espèrent. Une petite place ici eut finalement été flatteuse pour le maître de Rodez. On peut aussi faire du jeunisme avec un centenaire.

(1) Et je ne vous dis pas le nombre de livres qui sont sortis! Il s’agit souvent de fascicules dus à des plumes cotées.
(2) Paris a cependant organisé trois grandes expositions Soulages. C’était en1967, en 1979 et en 2009. Il se trouvait par ailleurs derrière la rétrospective de 2018 à la Fondation Gianadda de Martigny.

Pratique

«Soulages au Louvre», Musée du Louvre, rue de Rivoli, Paris, jusqu’au 9 mars.Tél. 00331 40 20 50 50, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, le mercredi et le vendredi jusqu’à 21h45. Entrée de l’exposition comprise dans le billet général. Pour ce qui est de Beaubourg, il s’agit d’un simple accrochage, sans dates indiquées, au 5e étage.

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