Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Louvre de Lens se penche sur Homère en 250 oeuvres

L'exposition brasse large, des vases grecs à Cy Twombly. Il y a là de nombreux chefs-d'oeuvre, mais la sauce ne prend pas vraiment. Le tout reste un peu fade.

"Achille reconnu par sa nourrice Euryclée". Pénélope est au fond. Un tableau de Gustave Boulanger, daté 1849.

Crédits: Photo ENSBA, Paris 2019.

C'est à juste titre l'un des cinq piliers littéraire de la Fondation Martin-Bodmer de Cologny avec Dante, Shakespeare, Goethe et la Bible. Homère en constitue même l'alpha, le premier d'entre eux, même s'il n'a sans doute jamais existé. Les poèmes qui lui sont attribués ont été chantés pendant des siècles, avant de trouver leur forme écrite à la fin du VIIIe siècle av. J.-C. Cela ne signifie par forcément qu'ils aient sans cesse subi des transformations. Juste avant la dernière guerre, le philologue américain Milman Parry a encore rencontré dans les Balkans des aèdes susceptibles de réciter sans hésitations 15 000 vers. Aujourd'hui que le genre semble pratiquement mort, des Russes continuent à apprendre par coeur un nombre incroyable de poésies.

Le Louvre de Lens consacre aujourd'hui une de ses grandes expositions à Homère. Il ne s'agit pas là d'une première. Quand elle proposait encore des parcours historiques dans son bâtiment en front de Seine, l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts (ENSBA) avait raconté «L'Illiade» et «L'Odyssée» à partir de tableaux conservés dans ses collections. La chose s'appelait «Dieux et mortels». C'était en 2004. Homère reste en effet toujours d'actualité, même au cinéma. C'est la même année 2004 qu'est sorti en salles le méga-péplum de Wolfgang Petersen intitulé «Troie». Mais attention! Comme l'explique aujourd'hui la grande exposition organisée par le Louvre à Lens, l'histoire du cheval de Troie, suivi de la chute de la ville, n'est pas vraiment tirée d'Homère. Elle a été développée, comme les cause originelles de la guerre, par des poèmes greffés sur le texte originel. Des ajouts souvent perdus depuis la fin de l'Antiquité. Il y a ainsi eu des extrapolations sur Homère, comme il existe des évangiles apocryphes.

Un sujet démesuré

Le sujet abordé dans l'immense salle de Lens, un lieu divisible au gré du preneur, peut sembler démesuré. Cinq commissaires se sont ainsi attelés à la tâche. Alain Jaubert est écrivain et cinéaste. Alexandre Farnoux dirige l'Ecole française d'Athènes. Vincent Pomarède représente le Louvre de Paris. Luc Piralla celui de Lens, qui reste une simple antenne. Alexandre Estaquet-Legrand les a enfin assistés, avec ce que cela supposait de coordination. On peut comprendre, dans ces conditions, que l'exposition n'offre pas une belle ligne claire et droite. Elle zigzague à travers divers thèmes. Les oeuvres retenues s'adaptent tant bien que mal à ces derniers. La modernité du bâtiment, la médiocrité du décor et des éclairages, totalement impersonnels, n'arrangent pas les choses. L'«Homère» de Lens ne possède pas la somptuosité et l'intelligence du «Mito» du Palazzo Leoni-Montanari de Vicence, dont je vous ai parlé il y a peu de temps.

Le décor. Pas très inspirant... Photo tirée du site de la Région Haut-de-France.

Tout commence par un forêt de plâtres. Le Louvre a déversé à Lens sa gypsothèque afin de montrer les divinités en lutte, soutenant chacune leur héros. Seule «Polymnie», muse de l'éloquence, est en marbre. Un Cy Twombly, «Achille se lamentant sur le lit de mort de Patrocle», apporte sa touche de contemporanéité. Vient ensuite la figure d'Homère, toujours représenté vieux et aveugle (d'où sa clairvoyance), dont sept villes grecques se disputaient la naissance. Peut ensuite commencer l'exploration des poèmes racontant les derniers jours de la guerre et l'interminable retour d'Ulysse vers sa patrie Ithaque.

Plusieurs versions du même thème

Ces péripéties ont trouvé autant d'illustrateurs chez les potiers attiques que chez les peintres de la Renaissance, de l'âge baroque ou de l'époque néo-classique. L'intéressant était d'opposer plusieurs versions du même thème, parfois très différentes. Les commissaires ont pu ratisser large. Il y avait place à Lens pour 250 oeuvres. Il y a ainsi trois «Colère d'Achille». Rien de commun entre celle, lyrique et colorée, de Gaulli vers 1690, celle, théâtrale à souhait, d'Antoine Coypel vers 1710 et la dernière, signée par Edouard Fournier en 1881. Fournier constitue d'ailleurs une des redécouvertes de l'exposition, qui en montre plusieurs toiles. Son impressionnante «Incinération de Shelley» en 1822, pratiquée sur une plage comme pour un guerrier antique, a été ainsi rapprochée non sans audace d'Homère. Mais après tout l'exposition arrive bien à caser quelque part Victor Hugo...

"Les funérailles de Shelley" en 1822, par Edouard Fournier. L'exposition ratisse large... Photo Louvre de Lens 2019.

Le cinéma n'a pas été oublié, même s'il joue tout de même un rôle mineur. Comme à Vicence, tout part de «La chute de Troie» de Giovanni Pastrone, tourné en 1911 dans les premiers vrais décors du 7e art. Le visiteur peut ensuite passer à des films plus modernes. Dans la seconde partie de l'exposition, centrée sur «L'Odyssée», il y a ainsi un extrait d'«Ulysse» de Mario Camerini (1954), avec Kirk Douglas dans le rôle-titre. Notez que dans ce film Silvana Mangano jouait à la fois Circé et Pénélope, laissant entendre que ces deux personnages forment les deux visages de la même femme. Chaque génération effectue en effet sa propre lecture d'Homère. Il est d'ailleurs probable, qu'aux yeux de la morale actuelle, Ulysse devienne un parfait salopard et Achille un petit con prétentieux. Cela peut se tenir, du reste. Je soupçonne d'ailleurs Homère d'avoir toujours nourri une préférence pour les Troyens, dont nombre se voient parés par ses soins de toutes les vertus.

L'histoire matérielle

Un petit pan de l'exposition, placé à mi-parcours, traite enfin de la conservation des poèmes homériques. Un miracle pour les commissaires. Si nombre de textes grecs conservés le sont par une seule copie, parfois fragmentaire, il en existe ici nombre de complètes. La plus ancienne connue a longtemps été celle de la Bibliothèque de Genève, du XIIIe siècle. Mais Lens peut aussi montrer des fragments antiques rédigés sur des papyrus. L'histoire d'un grand texte n'est pas qu'intellectuelle. Il y a aussi celle de ses supports matériels. Nous ne sommes plus depuis longtemps dans une civilisation orale.

Ulyssse-Kirk Douglas et Circé-Silvana Mangano. Photo DR.

Pratique

«Homère», Louvre, 99, rue Paul-Bert, Lens, jusqu'au 22 juillet. Tél. 00333 21 18 62 62, site www.louvrelens.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

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