Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Louvre a restauré "Le massacres de Schio" de Delacroix. Attention les yeux!

La toile était devenue à peine lisible, comme beaucoup de grands tableaux du XIXe siècle. Cinzia Pasquali a fait ressurgir des parties inconnues du tableaux. Et quelles couleurs!

La toile lors de sa présentation à la presse fin janvier.

Crédits: Céline Lefranc, "Connaissance des Arts"

Vous êtes prêts? Bien. Vous inspirez un bon coup. Vous chaussez vos lunettes de soleil. Vous regardez de loin. Puis de près. Oui. C’est bien le même tableau qu’avant que vous avez devant les yeux. Et pourtant…«Les massacres de Schio», qu’Eugène Delacroix avait peint en1824 afin de soutenir la révolte des Grecs contre la souveraineté ottomane (un tableau islamophobe diraient certains Indigénistes aujourd’hui…), ont changé de couleurs. Et surtout de luminosité. Le public connaissait depuis des générations cette vaste toile comme nappée de chocolat. Ce voile était en fait produit par la saleté et le vieillissement du bitume ajouté aux vernis. La peinture se retrouve aujourd’hui en Technicolor. Le vieux. Le vrai. Je fais ici allusion aux longs-métrage de luxe que produisait Hollywood vers 1945. Il s’agissait alors d’en mettre plein la vue.

Que s’est-il passé? Eh bien le chef-d’œuvre romantique a subi un nettoyage et une restauration en règle dans une des salles du musée même. Il est permis de se demander pourquoi l’opération ne s’est pas vue conduite avant l’exposition Delacroix, programmée sous la Pyramide en 2018. Mais c’est comme ça. L’argent a peut-être manqué. Pour ce genre d’opération, que ce soit au Louvre ou ailleurs, il faut un mécène (le sponsoring, c’est à mon avis autre chose). La Bank of America a donc dû se déclarer. La spécialiste à qui le Delacroix s’est vue confié avait aussi besoin de temps. Notons que Cinzia Pasquali avait auparavant décrassé la «Sainte Anne» de Léonard de Vinci. Elle a cependant pu agir cette fois sans polémiques. «Le massacres de Schio» tiennent pourtant aussi de l’icône. La restauration du Vinci avait créé, je le rappelle, un tel tintouin dans la maison que plusieurs conservateurs avaient démissionné en hurlant au sacrilège. La saleté que les Européens appellent la patine conservait alors encore (nous sommes en 2011) un caractère sacré. Tout le monde regarde depuis la «Sainte Anne» «new look» comme une révélation.

Détails révélés

Revenons si vous voulez bien à Schio. Bien des détails cachés par l’empoussièrement et le vieillissement des pigments ont réapparu. Le spectateur n’avait plus du tableau qu’une sorte de vision générale. A ainsi ressurgi la bataille du fond. Le ciel se distingue enfin de la mer, histoire de rappeler, sans doute, que nous sommes sur une île (appelée aujourd’hui Chio). De petites touches de vermillon illustrent à nouveau la violence du moment. Delacroix les avait ajoutées in extremis en apprenant que son tableau se verrait accroché très haut au Salon (1). Il voulait aussi accentuer le relief. Et puis la lumière a changé! Elle a repris son aspect solaire. En vieillissant, les «grandes machines» du XIXe siècles prennent presque toutes un côté nocturne. A côté des «Massacres de Schio», «La mort de Sardanapale» du même Delacroix, qui date elle de 1827, a ainsi l’air de se passer dans une mine de charbon. Nous sommes pourtant à Ninive, dans l’actuel Irak.

L'un des détails de l'oeuvre restaurée. Photo Céline Lefranc, "Connaissance des Arts".

C’est bien là le problème! Dans les salles 700-701 et 702 du Louvre récemment nettoyées, où les murs ont retrouvé leur rouge pompéien, les parquets leur dignité et la verrière sa transparence (les travaux auront pris du temps!), il y a comme un déséquilibre. «Les massacres de Schio» font aujourd’hui tache. A l’envers. Mais on parle bien de «taches de lumière». Le reste devient du coup désespérément sale, vieux et pour tout dire presque mort. Le regard moderne se heurte à la barrière de poussière devant les grandes tartines du baron Gros, comme «La bataille d’Eylau» ou «Les pestiférés de Jaffa». Ce sont pourtant de superbes morceaux de peinture. Il succombe également sous les bitumes devenus noirâtres du «Radeau de la Méduse» de Géricault, qui se trouve comme par hasard juste en face des «Massacres de Schio». Un massacre, en effet!

Un cas d'école

Il faut dire que ce célébrissime tableau, qui fit sensation au Salon de 1819, constitue un cas d’école. Géricault avait utilisé pour le réaliser une matière destinée à mal vieillir. Dès les années 1850, le mal était fait. Constaté. Le Louvre ordonna d’ailleurs à cette époque de grandes copies, histoire que la postérité puisse avoir une idée exacte de ce chef-d’œuvre. Depuis, les dégâts ont continué. C’est un peu comme la rouille. J’ai bien regardé le«Radeau» lundi dernier, alors que le lieu restait encore ouvertpour une poignée de visiteurs à peine, tant les clients se faisaient rares. Il y a un mètre carré, au milieu, où l’œil ne distingue vraiment plus rien. Un tableau noir, à l’instar de ceux qu’ont connu les très anciens écoliers dont je fais partie. Ou, pour se montrer plus modernes, un monochrome.

Avant après. La "Sainte Anne" de Léonard de Vinci. Photo RMN.

Jusqu’ici, les spécialistes nous affirmaient que le procédé était irréversible. Mais, comme en médecine, il s’opère en restauration des découvertes. Le bitume peut aujourd’hui se voir sinon enlevé du moins très allégé. Une grande toile, dans une des trois autres salles citées de l’Aile Denon, nous montre ainsi «L’enlèvement de Psyché» de Pierre-Paul Prud’hon, un artiste qui a forcé sur le bitume comme d’autres abusent de médicaments ou de l'alcool. Les toiles de Prud’hon en sont devenue non seulement sombres, mais craquelées. Et bien on a presque tout peu enlever à cet «Enlèvement»! Le sujet est redevenu lisible. Il a retrouvé ses tonalités fraîches et ses nimbes vaporeux. Donc, on peut.

Le nerf de la guerre

Mais pour cela il faut avoir l’argent. Le fameux nerf de la guerre. En charge au Louvre des peintures du XIXe siècle, Sébastien Allard a ainsi rappelé à la presse (je recopie ici Céline Lefranc dans«Connaissance des Arts») que le financement manque régulièrement. Il fauit donc opérer des choix, ou pour être plus exact établir des priorités. Les deux principales citées sont le sauvetage et la restitution de la lisibilité, sans laquelle la conservation ne sert en fait à rien. «Cela fonctionne comme à l’hôpital. Il se dresse une liste des cas les plus urgents. Un planning s’en suit. Le problème c’est que de nouvelles urgences viennent sans cesse bouleverser la liste.» Avouez que nous sommes ici en pleine actualité! J’ajouterai à titre personnel que la célébrité constitue aussi un critère. Une œuvre connue passera avant les autres. «L’inspiration du poète» de Nicolas Poussin vient ainsi de subir un ravalement doublé d’une opération strip-tease. Les angelots ont perdu leurs voiles de pudeur. La célébrissime «Belle jardinière» de Raphaël est actuellement en travaux. Comme disait Voltaire à la fin de son «Candide», «cultivons notre jardin.»

"L'inspiration du poète" de Poussin dans l'atelier de restauration. Les travaux sont finis. Photo RMN.

Je vous raconterai demain comment les restaurations sont progressivement devenues événementielles dans les musées et les églises. Masaccio, la Sixtine, «Les Ménimes» et le reste.

(1) Il faut dire que le Louvre a organisé entre mars et juin 2012 une énorme exposition-dossier, proposée sous la Pyramide, autour de la«Sainte-Anne». Cet accrochage davantage destiné aux spécialistes qu’au grand public avait su ressouder une réelle unanimité.

Pratique

Le Louvre est évidemment fermé pour Dieu sait combien de temps au public. Le Delacroix restauré se trouve cependant depuis le 18 février dans des salles permanentes. Rien ne presse donc.

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