Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Laténium de Hauterive présente "Des objets" de fouille pour raconter des histoires

Proposée par Géraldine Delley et décorée par Adrien Moretti, l'exposition neuchâteloise constitue une réussite. Elle pose surtout les bonnes questions.

Le silex avec le fossile. Il a environ 100 000 ans.

Crédits: Laténium, Hauterive 2021.

C’est un gros silex gris et jaune, avec quelque chose au milieu. Il faut d’approcher de la vitrine du Laténium neuchâtelois pour mieux voir. L’ornement central se révèle un fossile. Le tailleur de pierre l’a laissé intact, sans aucun doute intentionnellement. Pourquoi, on le saura jamais. Parce qu’il le trouvait beau? Peut-être. Y avait-il là une peur sacrée devant l’inconnu? Voire le sacré? Bien possible. Précisons que la chose se passait il y a environ cent mille ans. L’artisan était un de ces Néandertaliens aujourd’hui si à la mode, maintenant qu’on les sait un peu nos ancêtres, et donc par conséquent (parfois) des gens de goût.

Venu de Cambridge, ce vestige très ancien constitue la vedette de l’exposition «Des choses», présentée dans un Laténium principalement voué à la préhistoire. Une préhistoire qui fascine depuis une ou deux décennies. Le silex a été bien entouré par la commissaire Géraldine Delley, la responsable de cette présentation à la fois vague et puissamment thématique. Non loin de ce chef-d’œuvre se trouvent une poterie et quelques autres fossiles. Des artistes du Néolithique s’en sont inspirés pour cette céramique. A la même époque environ, autour de 800 ans avant Jésus-Christ, un Egyptien s’est laissé prendre aux séductions d’un animal devenu pierre. Il l’a ramassé pour ensuite indiquer en hiéroglyphes son nom et préciser qu’il l’avait trouvé… Banal dans un autre contexte, cet objet vient pour sa part de Turin.

Points d'interrogation

Présentée à l’étage du Laténium, la manifestation ne présuppose aucun parcours fixe. Elle se compose de cellules proposant chacune une déclinaison du thème. Appuyée pour la partie scientifique par le directeur Marc-Antoine Kaeser, Géraldine Delley a chaque fois donné du sens à ce qui pourrait sembler insignifiant. La commissaire reflète ainsi les nouvelles voies de l’archéologie. Elles ne visent plus à découvrir des trésors (elles ne les refusent cependant pas, quand ils se présentent!), mais la manière dont vivaient nos lointains prédécesseurs sur Terre. Avec des objets souvent humbles, il s’agit de reconstituer des histoires hypothétiques. Le point d’interrogation forme le signe la plus répandu dans cette nouvelle discipline. Jouet? Pas jouet? Si les vitrines vouées ici à l’enfance se révèlent claires quand le visiteur voit le petit collier aux dents de chien, quid d’une épée de bois miniature ayant traversé les millénaires?

L'affiche de l'exposition. Photo Laténium, Hauterive 2021.

Toutes sortes d’artefacts fascinent au Laténium par leur capacité à nous raconter des histoires. Prenez la mandibule édentée se trouvant un peu plus loin que le collier d’enfant. Elle remonte au XIe ou au XIIe siècle. Ce morceau de mâchoire appartenait à une femme. Mais pas n’importe laquelle! C’était une religieuse doublée d’une artiste. Qu’est-ce qui le prouve? Le tartre des incisives subsistantes contient de la couleur. L’habitude de porter à la bouche sa plume, quand la dame enluminait. Mais il y a mieux! Les microscopiques restes de bleu sont une poudre de lapis-lazuli. La couleur la plus chère jusqu’au XVIIIe siècle. Il fallait que des porteurs et des caravaniers la fasse venir sous nos latitudes, en partant de l’actuel Afghanistan… Une région islamique dont la nonne en question n’avait probablement jamais entendu parler. Ses connaissances devaient s’arrêter à la chrétienne Byzance. Avouez qu’on peut faire rêver d’exotisme en partant d’un os!

Le sens de la collection

Puisque cette chronique demeure en principe (je dis bien en principe) réservée aux arts, il y a là une grande question, plus ou moins laissée en suspend. Les hommes et les femmes de la préhistoire possédaient-ils (ou «iels») un sens esthétique? Sans doute oui. Une section donne des éléments de preuve. Elle montre des haches en serpentine verte. Une pierre magnifique. Les scientifiques ont calculé que, vu sa fragilité, l’échec était de 78 pourcent lorsqu’il s’agissait de forer un trou au milieu. La matière se brisait. Alors pourquoi continuer? Parce que l’effet final, en cas de réussite, devait se révéler à la fois beau et prestigieux. Idem pour une autre hache, en cuivre cette fois. Il s’agit là d’un des plus anciens témoins de son usage dans nos régions. A l’origine, l’arme avait été polie pour briller comme de l’or.

Le sens de la collection se voit aussi évoqué. Il commence très tôt. Krysztof Pomian, l’historien des musées, avait consacré il y a déjà bien longtemps un essai à ces prémices. Depuis la nuit des temps, des hommes (et donc des femmes) rassemblent de choses entretenant entre elles des similitudes. Elles n’ont cependant ni utilité, ni fonction. Peu importe le motif du regroupement. Il s’agit déjà d’une collection. Dans la sépulture d’enfant citée au début se trouvait ainsi un pot contenant 76 cailloux formés de quartz. Elle porte pour cette raison de «tombe du Petit Poucet». Pourquoi uniquement du quartz? Parce qu’il scintille?

Un sol comme une terre meuble

Il fallait une vraie mise en scène pour mettre en valeur ces objets modestes, souvent de petite taille. Adrien Moetti s’est chargé de l’opération, ici vitale. L’immense salle a été plongée dans le noir. La nuit des temps. Seule les vitrines sont éclairées, même s’il y a quelque part une projection sur le sol. Autrement, celui-ci a été recouvert d’une matière molle sur laquelle le visiteur avance comme en piétinant une terre meuble. Sa surface est recouverte d’apparents débris de bois. Nous sommes en imagination à l’extérieur. De légers bruits se font d’ailleurs entendre. L’expérience devient totale, sans qu’on nous parle pourtant pompeusement d’«immersion sensitive». Il faut dire que l’intelligence du public se voit sollicitée. Il s’agit pour lui de réfléchir et de comprendre.

Le décor proposé. Photo Laténium, Hauterive 2021.

Autant le dire tout de suite, même si j’aurais dû commencer par là, «Des choses» constitue une réussite majeure. Je dirais même qu’il s’agit d’une des meilleures expositions vues en Suisse (on ne voyage plus trop, à l’heure actuelle…) depuis longtemps. Ce succès intervient juste après la magnifique présentation, au même endroit, sur les Celtes en 2020. La chose prouve qu’il n’est pas indispensable de dépenser des fortunes pour arriver à un tel résultat. Beaucoup d’objets appartiennent au Laténium. Les autres ont été empruntés en Suisse, de Zurich à Yverdon et de Soleure à Avenches. Seules quelques pièces phares ont été sollicitées à l’étranger. Je les ai citées. L’exposition se fond enfin dans le parcours du musée en bordure du lac. Un lieu magnifique, une fois dépassé l’environnement calamiteux. Cet îlot protégé se découvre au-delà d’une usine et d’un parking. Ne vous laissez pas décourager!

Pratique

«Des choses», Laténium, Espace Paul-Vouga, Hauterive près de Neuchâtel, jusqu’au 9 janvier 2022. Tél.032 889 69 17, site www.latenium.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 17h.

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