Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le "Lapin" en dessins de Didier Paquignon revient en librairie. Le tome II a paru

L'artiste français prend des faits divers extravagants. Il les illustre par une grande planche exécutée sous forme de monotype. La version 2018 a connu un succès fou.

La couverture du livre.

Crédits: Didier Paquignon, Le Tripode.

Il est de retour. Le lapin de Didier Paquignon ne faisait pourtant que de la figuration dans le premier livre de la série. Il fallait bien un titre pour ce collage de faits divers, piqués dans la presse internationale, qu’illustrait sur la page de droite un grand dessin. Le principe adopté restait en effet celui du coq-à-l’âne, pour ne pas quitter le bestiaire. Je dirais même plus de cela. L’extravagance de chaque petite histoire se voyait comme soulignée par sa présence aux côtés d’autres incongruités. Nous étions dans un monde devenu fou. Le lapin de l’artiste français ressemblait du coup à celui de l’Alice de Lewis Caroll, plongée dans un monde n’ayant finalement rien de merveilleux. La seule différence avec l’auteur anglais, c’est que nul n’avait ici traversé de miroir. Mais chacun sait que, côté fantaisie, la réalité dépasse toujours la fiction. Sauf exceptions notables, cette dernière se veut mon pas vraie, mais vraisemblable…

Qui est donc Didier Paquignon, aujourd'hui den retour? Un peintre et dessinateur de 62 ans. Eh oui, le temps passe! Ce Parisien possède une double formation classique, l’originalité étant d’en avoir une double. L’homme a commencé par l’Ecole des arts appliqués et métiers d’art. Un début solide. Il a ensuite passé par l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts (ENSBA), qui yoyotait déjà un peu après les grands débats de Mai 68. Il y a même eu des moments où la vénérable institution (merveilleusement logée en bord de Seine, sur la Rive Gauche) s’est mise à délirer complètement. Cette forme de surréalisme a finalement servi Didier. L’absurde baigne en effet ses «Lapin» I et maintenant II. Notre homme a ensuite peint à la fin des années 1980 dans le théâtre du Vieux-Colombier, alors inoccupé (il s’agit aujourd’hui d’un site de la Comédie Française). Puis il a beaucoup voyagé, même où cela ne se faisait pas à l’époque. L’Albanie, par exemple.

Trajectoire difficile

Cette vie itinérante a amené un artiste de moins en moins débutant à s’installer un temps à Madrid. Puis il y a eu le retour au pays. Des travaux alimentaires, comme les couvertures des livres de poche. Mais au final aussi des expositions. La carrière de Paquignon a ainsi atteint une sorte d’acmé (ou de sommet, si vous préférez) en 2009-2010. Une exposition au Jeu de Paume parisien, qui ne se vouait pas encore à la photographie. Une autre près d’Arles, à l’abbaye de Montmajour servant elle souvent à mettre en valeur le 8e art. Puis il y a eu des trous d’air. Comme dans les avions. Les trajectoires des artistes français, à de rares exceptions près, gardent quelque chose d’erratique. Un manque de suivi. Un certain isolement aussi, les galeristes et les collectionneurs nationaux soutenant peu et mal les créateurs du pays. Il n’existe pas cette forme de nationalisme positif (j’ose l’expression, on parle bien après tout de «discrimination positive»!) poussant à acheter local comme en Angleterre, en Allemagne ou aux Etats-Unis (et en Suisse, mais seulement alémanique).

Cela ne signifie pas que Paquignon soit resté inactif. Bien au contraire! En 2010 précisément, il a commencé sa série de «Muses». Deux cents portraits masculins, cadrés au genou, torse nu (1). Le dessinateur a pour ce faire développé une technique qui lui est devenue propre, et se retrouve pour les «Lapin» I et II. Ce n’est pas l’original que voit le spectateur (ou le lecteur), mais sa reproduction en contre-partie. Il s’agit en effet de monotypes. Un mode mis au point dans la première moité du XVIIe siècle par le Génois Giovanni Benedetto Castiglione (2) et repris deux cent ans plus tard par Edgar Degas. L’original se voit reporté sur un papier vierge par impression à la presse. On parle aussi de «contre-épreuve». La chose ne peut se faire avec un résultat vraiment satisfaisant qu’une fois. Une seconde version se révèle certes possible, mais elle apparaîtra très affadie. On parle alors de «fantôme». Degas utilisait de tels spectres afin de réaliser des pastels.

Aussi inventif que le premier volume

Les illustrations des «Lapin» ont donc été exécutées selon ce principe. En 2018, «Le coup du lapin», édité par une petite maison, Le Tripode, a connu un énorme succès imprévu. Le choc. La surprise. Des rééditions s’imposaient. Paquignon avait obtenu ce qui s’appelle «une presse d’enfer». Tous les journaux (enfin, beaucoup de journaux) en avaient parlé. C’était devenu l’objet à la mode. Celui qui demande par conséquent une suite. Celle-ci a eu le malheur de tomber fin 2020. J’avoue ne pas l’avoir vue sur les tables des libraires romands, mais cela ne prouve rien. Ces derniers ayant aujourd’hui une peine folle à se réapprovisionner (surtout avec les petites maisons), il y a beaucoup de manques. Avec les délais que cela suppose pour les amateurs voulant commander. Quant aux journaux, ils ne parlent aujourd’hui plus de grand-chose sur le plan culturel. Voilà qui tombe mal! La culture n’a jamais aussi besoin d’être (et de se sentir) soutenue.

Le lapin nouveau n’a pourtant rien du produit réchauffé. Ce n’est pas du civet sous plastique qui se serait vu passé une demi minute au micro-ondes. Il y a là autant d’inventivité que dans le premier tome. Le seul attrait qui lui manque reste celui de la nouveauté. Un critère absolu de nos jours. Je ne vais pas déflorer l’ouvrage, au cas où vous seriez tenté de le découvrir, puis de le conserver au rayon «beaux livres». Mais il y a là davantage d’imagination, d’idées et pour tout dire d’art que dans bien des volumes de la collection des «Cahiers dessinés» publiés sous la direction de Frédéric Pajak. Mais ces derniers bénéficient d’un support financier autrement plus important que Le Tripode. D'où leur rayonnement. Ceci est une autre histoire. Je ne soulèverai pas le lièvre. Je préfère vous conseiller de ne pas poser de lapin à Didier Paquignon.

(1) L’honnêteté m’oblige à avouer que je fais partie de la série des «Muses».
(2) Une exposition Giovanni Benedetto Castiglione est prévue par le Kunsthaus de Zurich pour fin 2021.

Didier Paquignon. Photo Babélio.

Pratique

«Tout va bien mon lapin». De Didier Paquignon, aux Editions Le Tripode, pages non numérotées (mais l’ouvrage me semble plutôt épais).

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