Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Landesmuseum zurichois rate son hommage à la Fondation Gottfried Keller

En 1890, Lydia Escher, la femme la plus riche de Suisse, avait créé une fondation afin de racheter le patrimoine artistique suisse. Le Musée National propose une exposition maladroite.

L'une des vitraux du réfectoire du Couvent Saint-Augustin de Zurich, datés de 1519. Ils ont été récupérés en Allemagne dès 1894.

Crédits: Landesmuseum, Zurich 2019

Si vous êtes Genevois, ce qui devient rare, ou habitant à Genève, ce qui est plus courant, vous passez sans doute parfois devant le Cimetière des Rois. Un lieu très fréquenté par les vivants à la belle saison. Il s'agit d'un des plus beaux parcs de la ville, à l'atmosphère romantique. En entrant à côté de la chapelle, où se déroulent des cultes moins réjouissants, vous verrez plusieurs tombes près de la porte. L'une d'elle, fastueuse, porte le nom de Lydia Escher. Vous me direz que vous n'avez jamais entendu parler de cette dame, disparue en 1891. Et pour cause! Lorsqu'elle a créé sa fondation en 1890, elle l'avait placée sous le vocable de Gottfried Keller, alors considéré comme le plus grand écrivain suisse.

La Fondation Gottfried Keller fait aujourd'hui l'objet d'un hommage justifié au Musée National de Zurich. Il faut dire qu'avec les revenus de la fortune dévolue à cette entité par la dame (le musée ne donne pudiquement pas de chiffre, mais il s'agirait en monnaie actuelle de plusieurs milliards), les administrateurs ont pu acquérir 6500 œuvres déposées dans 70 musées de 23 cantons. La Fondation n'occupe en effet aucun lieu spécifique. Cela ne se faisait pas à l'époque. Lydia ne désirait en plus pas apparaître. Il faut dire qu'elle était «notorious», comme diraient les Anglo-saxons. Sa vie, qui s'était terminée par un suicide au gaz à Champel, avait été marqué par le scandale du siècle à Zurich, où il ne devait pas y en avoir beaucoup à l'époque.

Adultère et suicides

Que s'était-il passé? Née en 1858, Lydia était l'unique enfant survivante du roi des chemins de fer Alfred Escher, considéré comme le crésus helvétique. Elle avait épousé, curieusement par amour, le fils du conseiller fédéral Welti. Mais il y a eu la rencontre avec le peintre Karl Stauffer-Bern, qui fit d'elle en 1886 un portrait tout en blanc exposé à Zurich! Une passion folle, même s'il n'avait rien d'un Roméo et elle guère le physique d'une Juliette. Ils finirent par s'enfuir ensemble en Italie. Là, l'époux outragé, avec la complicité de l'ambassadeur suisse, parvint à faire arrêter le peintre pour enlèvement. Lydia se vit pour sa part déclarée folle. Cette femme brillante finit cependant par l'emporter. Déclarée saine d'esprit et capable de gérer ses biens, elle put divorcer. Mais Karl s'était donné la mort à Florence, et elle le suivit... Vous imaginez les «gossips» du côté de la Limmat!

Le portrait de Lydia Escher Welti en 1886 par Karl Stauffer Bern. Le tableau est prêté par le Kunsthaus de Zurich. Photo Kunsthaus, Zurich 2019.

Lydia avait bien vu où étaient les besoins. En cette fin du XIXe siècle, la Suisse se vidait comme bien d'autres pays de son patrimoine. De grands collectionneurs, les musées anglais (ou déjà américains) achetaient partout à tour de bras. Il s'agissait donc d'acquérir pour empêcher la sortie du pays des œuvres jugées d'importance nationale ou de les rapatrier (1). La fondatrice pensait international. Les gestionnaires se sont vite concentrés sur les créations nationales. Ils ont en revanche maintenu le caractère éclectique de l'ensemble. Lydia avait précisé que l'artisanat, poussé à un certain niveau, constituait pour elle de l'art. L'argenterie. Le vitrail. Les armes. C'est ce qui a permis, dès les années 1980 de faire entrer le 8e art, autrement dit la photographie, dans le champ d'action. Je préciserai cependant que la fondation, aujourd'hui appauvrie, n'acquiert par principe rien de contemporain et qu'elle participe parfois à des enrichissements communs.

Deux salles seulement

Le Musée National a fait pas mal de ramdam autour de l'exposition, annoncée par calicot géant sur sa tour (vu que l'édifice originel imite au château médiéval). Je m'attendais en bonne logique à une présentation à la mesure de la Fondation Gottfried Keller. Eh bien, pas du tout! La manifestation doit se contenter deux salles au bout d'un labyrinthe, le musée étant peu ou prou en travaux depuis quarante ans. La tranche actuelle doit durer jusqu'en 2021. Les pièces sont disposées comme s'il s'agissait d'échantillons. Un peu de peinture. Une gravure. Deux sculptures modernes. La section la mieux traitée m'a semblé l'orfèvrerie, avec quelques chefs-d’œuvre disposés un par vitrine au centre de la seconde chambre. Un mur est occupé par des projections. Il faut dire qu'à ses débuts, au temps du franc or, la Fondation a acquis des bâtiments entiers qu'il s'agit aujourd'hui d'illustrer comme la Maison Supersaxo de Sion de 1505 ou le Couvent Saint-Georges de Stein am Rhein, fondé en 1007.

La seconde salle, avec l'argenterie. Photo Musée national, Zurich 2019.

Le visiteur doit se contenter d'explications basiques. A de rares exceptions près, il ne saura ni quand, ni où, ni à qui et bien sûr combien les objets ont été acquis. Les commissaires Mylene Ruoss et Christian Weiss se contentent de généralités si générales qu'on ne demande si l'exposition ne s'adresse pas aux enfants. Il y avait là une occasion formidable de montrer comment une fondation aussi durable travaille. Eh bien, elle est ratée! En feuilletant le catalogue, j'ai aussi découvert que nombre de toiles ne se trouvaient pas à Zurich. Et pour cause! Une seconde exposition se déroulera au MASI (ou Museo d'arte della Svizzera italiana) du 24 mars au 22 juillet. Vous ne croyez pas qu'il aurait fallu le dire (2)? Comme ça, c'est vraiment la honte.

Une vieille habitude de l'échec

Un dernier mot. Méchant. Pourquoi faut-il que le Musée National rate presque toujours tout, que ce soit à son siège zurichois ou dans son antenne romande de Prangins? Les chantiers architecturaux s'y révèlent interminables et débouchent en général sur des catastrophes. Je pense à la récente aile de Christ & Gantenbein, joyeuse comme un bunker et parfaitement inadaptée aux expositions. Je rappellerai par ailleurs que les nouvelles présentations des collections, rigides et didactiques, nous valent régulièrement des catastrophes. La plupart des expositions, basées sur de bonnes idées, aboutissent à des échecs d'une lourdeur pachydermique. Les pires étaient sans doute celle sur la Renaissance ou la Russie et les Suisses. Pour ces dernières années, je ne vois à sauver à Zurich que la manifestation sur les soies de Saint-Gall, la cravate ou Dada.

Qu'est-ce qui fait donc que cette institution muséale, la seule gérée sous l'égide de la Confédération, demeure abonnée aux erreurs? Une malédiction, comme pour les pharaons? Dans mon enfance, tout restait figé et poussiéreux au Landesmuseum, mais au moins on y voyait une belle collection permanente, avec plein de statues gothiques et des salles historiques reconstituées. De nos jours, c'est un foutoir. Avec des prétentions en plus!

(1) C'est la même chose que voulait faire à Winterthour le richissime Bruno Stefanini, décédé en décembre dernier.
(2) En lisant le site de l'institution, on imagine que Lugano constitue une seconde étape. 

Pratique

«Glanzlichter des Gottfried-Keller-Stifting», Landesmuseum, 2, Museumstrasse, Zurich, jusqu'au 22 avril. Tél, 044 218 65 11, site www.landesmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17, le jeudi jusqu'à 19h.



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