Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Landesmuseum de Zurich raconte l'histoire des crèches suisses depuis 1680

Dans un somptueux décor de vitrine de Noël, l'ensemble propose des calendriers de l'Avent, des travaux de religieuses et la production de tailleurs de bois à Brienz.

Calendrier de l'Avent fleuri, vers 1935.

Crédits: Landesmuseum, Zurich 2020.

Voici Noël! Un Noël «pas comme les autres», je sais. Seuls ceux (et ils sont assez nombreux) estimant que passer les Fêtes en famille constitue le pire moment de l’année (surtout coincés dans un chalet) tireront leur épingle du jeu. Ils ont une bonne excuse pour dire non. Les pingres aussi semblent bien partis. Pas de cadeaux! Les magasins sont trop dangereux. Et j’allais oublier les dindes, dont la pandémie a provisoirement assuré la survie… Mieux vaut en effet se retrouver à beaucoup autour d'une dinde farcie. En général, c'est sec! Après trois bouchées...

Si les vitrines de magasins ne vont sans doute pas battre des records d’imagination en décembre 2020, le Musée National a pris le relais à Zurich. «Weihnachten & Krippen» propose depuis quelques jours sa nouvelle mouture. Il s’agit pour le Landesmuseum d’une présentation traditionnelle (et de saison). La chose n’en suppose pas moins des adaptations annuelles afin de renouveler l’intérêt du public. En 2019, la portée se voulait universaliste avec des crèches venues du monde entier. Cette fois, l’accent devient historique. Les commissaires proposent des créations suisses remontant jusqu’à la fin du XVIIe siècle. Il a dû exister des «Krippen» auparavant, mais elles ont disparu chez nous. Le plus ancien exemple connu se trouve à Sainte-Marie Majeure, l’une des quatre grandes basiliques de Rome (sans cesse transformée depuis le Ve siècle). Il remonte à 1291, l’année de la fondation légendaire de notre Confédération suisse.

Une création baroque d'Idelfons Curiger. Photo Landesmuseum, Zurich 2020.

Une exposition comme «Weihnachten & Krippen» suppose bien sûr une mise en scène, pour ne pas dire une mise en condition. Surtout qu’elle se trouve dans la nouvelle aile, véritable bunker de béton construit par des architectes peu inspirés. Un lacis d’ampoules bleue crée un faux plafond, du genre céleste. Ses lumières se diffusent subtilement sur un sol blanc comme neige. Il y a, pour masquer les coins vides, des sapins partout. Plus des tas de bois ficelés, comme pour la cheminée. Des cerfs sculptés viennent pointer leur museau. Je me suis cru revenu au temps des présentations de fin d’année du Bon Génie genevois de mon enfance. Il y a même, par-ci, par-là, des lapins facétieux tout dorés. Sans doute annoncent-ils Pâques. Le lapin de Noël reste à inventer.

Un calendrier de l'Avent des années 1910. Les fenêtres n'existent pas encore. Photo Landesmuseum, Zurich 2020.

Des vitrines enneigées accueillent les œuvres, appartenant pour partie seulement au Landesmuseum. Celui-ci a dû beaucoup emprunter. A des couvents. A des entreprises aussi, comme celles des tailleurs sur bois de Brienz qui livrent des crèches depuis 1915. Une collectionneuse, Evelyn Gasser de Lenzbourg, a confié ses calendriers de l’Avent. Une relative nouveauté que ceux-ci! Si le regroupement des dimanches de décembre date du VIIIe siècle, il faudra attendre le XXe pour voir apparaître ces grandes feuilles imprimées. Les premières datent de 1903, et elles émanent de l’Allemand Gerhard Lang. Vers 1920, une certaine Dora Baum, travaillant à Munich, pensera à créer les petites fenêtres à volets permettant de voir des images. Inspiration divine! L’exposition actuelle propose plusieurs pièces de Dora Baum. Noël constitue en effet à l’origine une fête plutôt germanique. Le grand moment chrétien en pays latins est longtemps demeuré Pâques, évidemment moins glamour.

Crèche imprimée, à monter soi-même. Vers 1920. Photo Landesmuseum, Zurich 2020.

Les réalisations les plus anciennes montrées au Landesmuseum proviennent de couvents, où elle se trouvent parfois encore. Il y a ainsi l’ensemble, énorme, de Sainte Anne de Lucerne. Ses éléments les plus anciens remontent aux années 1680. L’ensemble s’est par la suite vu enrichi de personnages annexes ou folkloriques, comme pour les crèches napolitaines ou celles rassemblant les santons de Provence (1). Tous ces gens sont somptueusement revêtus du brocarts, comme les Vierges de certaines églises. Il y a aussi, dans des sortes d’aquariums de verre, les travaux individuels des sœurs. Elle modèlent en décembre un enfant Jésus de cire, l’habillent et couvrent les espaces libres de fleurs, qu’elles créent artificiellement. Ce travail presque maternel ne reste pas décoratif. Il est supposé accompagner une méditation personnelle sur le Christ.

Une sculpture d'Idelfons Curiger, vers 1820. Photo Landesmuseum, Zurich 2020.

Il n’en va plus de même pour les crèches de terre cuite exécutées, dans un style baroque très tardif, par des sculpteurs proches de l’abbaye d’Einsielden. Nous sommes dans de la sculpture pure, souvent de grande qualité, avec les réalisations d’Idelfons Curiger, Franz Sales Fuchs ou Meinrad Anton Schönbächer remontant aux premières décennies du XIXe siècle. Elle inspireront cent ans plus tard les productions sortant de la Huggler Bildhauerei de Brienz, devenues pour le moins répétitives et stéréotypées avec les décennies. Il vous reste d’ailleurs possible de leur commander tel ou tel modèle. Vous le recevrez quelques mois plus tard. Pour 2020, évidemment, c’est râpé!

Une boîte de la fin du XVIIIe siècle avec plein de figurines. Travail de couvent. Photo Landesmuseum, Zurich 2020.

Et les temps modernes, me direz-vous? Sont-ils aussi représentés? Eh bien oui! Vous échapperez bien sûr au modèle de Sylvie Fleury ou d’Urs Fischer, mais il y a des calendriers de l’Avent récents. L’inspiration s’y fait moins traditionnelle. Il y a surtout deux pièces géantes de Walter Gianotti. L’homme a créé dans les années 2000 des villages entiers, dont certains sont tirés de la réalité tessinoise. Zurich peut ainsi montrer Sant’Anna sans neige, vu le réchauffement terrestre, et un Ossasco ployant sous «l’or blanc». Il y a là des maisons, des jardins et même des poteaux électriques avec petites ampoules. C’est à la fois traditionnel et actuel. Notons que, signe des temps, le sacré disparaît quelque peu sous la quantité de détails profanes.

L'ensemble apparaît néanmoins très réussi. Il fait en tout cas rêver les enfants. Ces derniers se verront ensuite conduits dans un atelier (plein de sapins artificiels) où ils devront plancher sur le sujet. Espérons qu’ils le connaissent sur le bout du doigt! La connaissance biblique se perd. Saviez-vous, par exemple, que la Nativité ne se trouve que dans un seul des quatre Evangiles? Et si oui, dans lequel (2)?

(1) Il existe cette année, délicieuse hérésie, un santon à l’effigie du docteur Didier Raoult.(2) Celui de Luc. De Matthieu vient l’Adoration des Mages.

Pratique

«Weihnachten & Krippen», Musée National,2, Museumstrasse, Zurich, Jusqu’au 10 janvier 2021. Tél. 044 218 65 11, site www.landesmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu’à 19h.

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