Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Landesmuseum de Zurich raconte la "Stéréomania" photographique de la fin du XIXe siècle

De 1860 à 1910 environ, les images doubles vont donner du relief à la Suisse. Produites souvent aux USA, elles ont diffusé limage d'un pays rural et primitif.

Double Cervin, vu du bon angle.

Crédits: DR, Landesmuseum, Zurich 2021.

On pourrait avoir de prime abord l’impression de voir double, comme après une «cuite» mémorable. Illusion! La stéréoscopie rétablit immédiatement la vision de son utilisateur. Mieux que cela! Elle crée un étonnant relief en distinguant les plans les uns des autres. Sur les photos regardées en utilisant l’appareil idoine, les personnages placés en avant se détachent ainsi de leur environnement immédiat, qui prend lui-même ses distances avec le paysage lointain. Un paysage en général alpin, avec beaucoup la neige tout en haut posée comme de la crème Chantilly. Nous sommes en effet dans la Suisse centrale de la seconde moitié du XIXe siècle au Landesmuseum zurichois, qui propose cet été son «Stéréomania».

Tenant du divertissement de salon, ce sous-genre photographique est né vers 1850 de la conjonction de trois réalités en apparence étrangères l’une à l’autre. Un phénomène social nouveau, le tourisme, se développe alors à toute vitesse après de timides débuts à la fin du XVIIIe. L’Alpe cesse de sembler horrible, voire terrifiante, pour devenir un symbole de beauté. La photographie s’est enfin imposée en quelques mois, à partir de 1839. Le fait de pouvoir assez vite devenir un multiple et de le tirer sur un papier spécial y a bien sûr aidé. Le daguerréotype débouchait dans une impasse, face aux tirages salés. Il allait donc bientôt disparaître, comme jadis l’homme de Néandertal.

Au départ, un physicien

C’est en 1851 que la stéréotypie fait son apparition, nous raconte Aaron Estermann, le commissaire de l’exposition logée au rez-de-chaussée du Landesmuseum. Elle n’est bien sûr pas née toute seule. L'histoire a commencé avec les recherches de Charles Weatstone (1802-1875). Le physicien britannique est parti du fait que l’œil gauche et le droit ne voient pas exactement sous le même angle. Le cerveau reconstitue l’image globale par juxtaposition. D’où la profondeur de notre vue, qui recrée autour de nous l’espace. Ces travaux sont contemporains de ceux de Niepce et Daguerre. Il se voient présentés en 1838 à la Royal Academy de Londres. Il n’y avait plus qu’à inventer le stéréoscope à lentilles en 1849, et c’était parti.

L'appareil inventé par l'Américain Holmes. Photo Landesmuseum, Zurich 2021.

L'appareillage a débuté avec de luxueux appareils en acajou, comme pour les premières boîtes photographiques. Puis l’instrument s’est simplifié et démocratisé. Il n’y avait désormais plus qu’à installer sa plaque de carton avec les photographies collées au bout d’une tige, munie d’un viseur. Une idée d’Oliver Wendel Holmes (1809-1894). Entre-temps, le problème des prises de vue s’était vu résolu. Il n’y avait plus deux images réalisées l’une après l’autre, mais des caméras très sophistiquées à deux objectifs. Elles effectuaient le travail d’un coup. Le Musée de l’appareil photographique de Vevey a ainsi pu accorder quelques prêts pour une utile mise en contexte.

Images coloriées

Et la Suisse, dans tout ça? Eh bien, «symbole de liberté et de simplicité», du moins à partir d’une certaine altitude, elle allait servir de dépliant touristique avec l’aide notamment de «Boxed Set». Un cartonnage où se voyait rangée une centaine de vues doubles. Regardé en famille, à une époque où ni la radio ni la télévision n’existaient (on jouait aux cartes ou aux dames), l’ensemble devait donner envie de venir ou de revenir dans la région de Thoune ou de Lucerne. Il y avait là les montagnes, bien sûr. Mais aussi des indigènes parés de leur habits du dimanche. La démarche n’était finalement pas très éloignée de celle pratiquée pour l’Inde ou de l’Egypte. De riches étrangers civilisés allaient entrer en contact, du moins photographique, avec des êtres restés naturels. Autrement dit primitifs. Il n’y a finalement pas tant de distance intellectuelle que ça entre le «Village nègre» tant décrié de l’Exposition nationale de Genève en 1896 et cette Suisse d’armaillis d’opérette.

Le lieu d'exposition, plutôt petit. Photo Landesmuseum, Zurich 2021.

La stéréoscopie restait au début un artisanat, avec parfois des petites mains coloriant les images afin de leur conférer un (illusoire) aspect réaliste. C’est bientôt devenu une industrie, largement en mains américaines. Comme le cinéma plus tard, l’Europe allait se faire dépasser par ses propre inventions. Il suffit de détailler attentivement les noms et raisons sociales inscrits sur les plaques exposées ou projetées, avec un système restituant la profondeur. Les  mots New York reviennent constamment. Underwood & Underwood produit vite près d’un million de cartes par mois. Toutes ne se rapportent de loin pas à notre pays, mais certains de ses sites occupent une bonne place. Une Suisse centrale, où s’étaient construit dès 1840 les premiers palaces, à clientèle internationale. Il suffit de détailler un registre de clients des années 1880, prêté par le Grandhôtel de Giessbach. Le monde entier débarquait là chaque semaine.

Chapelle de Tell ou Altdorf

Et puis le genre a fini par lasser… Des appareils portables permettaient désormais à chacun et chacune de prendre ses propre photos, qui se verraient développées au retour. Le cinéma avait fait son apparition, et avec lui le mouvement. Pour certaines personnes riches et bien équipées, il existait les autochromes, mis au point par les frères Lumière. Vers 1910, la stéréoscopie disparaît ainsi pour ne plus revenir (1). Les tentatives de 3D se verront plus tard réservés aux films de Hollywood ou de Taïwan. Notons cependant que dans les années 1950, puis 1970 et enfin 2000, le cinéma en relief a vite fait long feu. Pour quelques effets spectaculaires (mais répétitifs), que de contraintes avec les lunettes!

L’exposition reste petite. Elle a pris la place d'autres manifestations près de l’entrée du Landesmuseum. Il y a ainsi eu là, en décembre dernier, une présentation de crèches historiques dont je vous avais parlé. Cette taille restreinte se se révèle pas un mal. Les images demeurent en effet minuscules. Carrées, elles doivent faire dans les huit centimètres sur huit. Les sujets deviennent vite répétitifs. L’idée n’était pas de varier, mais au contraire de conforter les spectateurs dans leur idée de la Suisse. On notera juste que les lieux les plus souvent montrés ne sont pas les mêmes qu’aujourd’hui. Si, au XVIIIe siècle, l’Europe entière courrait à Hindelbank pour voir la tombe baroque de Maria Magdalena Langhans, aujourd’hui bien oubliée, le XIXe va ainsi se précipiter à la Chapelle de Tell ou sur la grand place d’Altdorf. La Suisse reste alors perçue comme archaïque et rurale. Les villes, Zurich surtout, prenaient pourtant à l’époque leur véritable essor… en perdant beaucoup de leur pittoresque. On ne peut pas tout avoir!

(1) On pourrait noter une résurgence dans les années 1950 avec l'appareil View Master. J'en ai eu un.

Pratique

«Stéréomania», Landesmuseum, 2, Museumstrasse, Zurich, jusqu’au 17 octobre. Tél. 044 218 65 11, site www.landesmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu’à 19h.

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