Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Landesmuseum de Zurich propose sa collection de vitraux. "Farben im Licht"

Le parcours va de 1200 à aujourd'hui. L'essentiel tourne autour des panneaux Renaissance, conçus pour une clientèle privée, et des verrières récentes de Sigmar Polke.

Vitrail d'accueil, provenant du Landeron. XVIe siècle.

Crédits: Landesmuseum, Zurich 2021.

Les vitraux reviendraient-il à la mode chez nous? Il semble permis de le croire. Depuis 1981, cet art possède son musée à Romont. Je vous ai parlé en juin 2020 de la magnifique exposition consacrée par le Kunstmuseum de Bâle aux réalisations suisses du XVIe siècle. Les œuvres finales y étaient montrées face à des dessins préparatoires. La prochaine exposition de l’Ariana genevois mettant en valeur un pan de ses collections, après le Japon, se verra vouée (dans quelques années) au vitrail. Et voici que le Landesmuseum de Zurich propose en cette fin d’été une présentation générale de ce qu’il détient en la matière. «Farben im Licht».

Une vue générale de l'exposition. Photo Landesmuseum, Zurich 2021.

Il faut préciser que le genre reste un art typiquement suisse, comme les «poyas» découpées, les sculptures sur bois de Brienz ou les masques de carnaval, dont certains évoquent parfois l’Afrique. Je ne parle pas ici des grandes verrières, du genre cathédrale. Et ce même si notre pays en possède d’importants ensembles. Il suffit d’évoquer la rose de Lausanne ou les baies de Königsfelden, à découvrir dans une église aujourd’hui située dans un asile psychiatrique. Le propos, à Zurich comme l’an dernier à Bâle, tourne plutôt autour des petites pièces, volontiers armoriées, qui se mettaient encore dans mon enfance en bas des fenêtres. Ces œuvres miniatures en occupaient au départ le centre, entourées de verre ronds (dits «en culs de bouteille»), cerclés de plombs. On ne devait pas y voir très clair aux XVIe et XVIIe siècles!

Mariages et naissances

Le parcours offert dans la grande salle néo-gothique du premier étage de l’ancien bâtiment, construit vers 1900, va de l’art roman à aujourd’hui. Soyons justes. Le Moyen Age se parcourt cette fois à grandes enjambées. Il n’y a ici pas grand-chose à montrer, la plupart des œuvres étant restées in situ (comme disent les pédants), même dans les cantons devenus protestants. Il faut cependant noter une belle Vierge à l’enfant produite vers 1200, la «Madone de Flums» (canton de Saint-Gall). Plus, dans un style précocement influencé par la Renaissance italienne, l'ensemble en forme de Croix de Poschiavo dans les Grisons. Un apéritif pour ce qui va suivre.

La "Madone de Flums". vers 1200. Photo Landesmuseum, Zurich 2021.

La grande saison du vitrail helvétique commence en effet au XVIe siècle. Le genre rapetisse, comme je vous l’ai dit. Ses sujets se font volontiers historiques et mythologiques. Si la religion ne s’en voit pas tout à fait évacuée, il s’agit néanmoins là d’un art profane. Sa destination n’est plus l’église, mais la maison bourgeoise ou patricienne, la Suisse républicaine n’ayant jamais vraiment possédé d’aristocratie. Il peut s’agir d’une série, racontant une histoire. Mais rarement. Le Landesmuseum peut cependant présenter une belle suite précoce, puisqu’elle date de 1507. Ce sont autrement des pièces isolées, créées pour célébrer un événement comme un mariage (qui est alors une alliance d’influences ou de fortunes) ou une naissance.

Une interminable Renaissance

Durant deux siècles, cet art héraldique et coloré va très peu évoluer. La Suisse alémanique (la romande ne connaissant guère le vitrail) semble vivre une interminable Renaissance, alors que l’Europe a depuis longtemps passé au baroque. Ses intérieurs entièrement boisés, au plafonds bas, continuent ainsi à ressembler à des coffrets. Claustrophobes s’abstenir. L’inspiration ne se renouvelant guère, les verrières tendent à se figer et surtout à s’alourdir. On comprend que le XVIIIe, qui se veut toute modernité, les aient mises au rancart, en même temps qu’il installait des carreaux blancs à la place des viraux anciens dans certains églises. Les gens n’en pouvaient plus. Ils étouffaient.

L'épuisement créatif du XVIIe siècle. Photo Landesmuseum, Zurich 2021.

Le genre, via une Allemagne romantique s’inspirant du Moyen Age, ressurgit dans les années 1830. Tout commence par des copies. Puis les artisans s’autonomisent. Ils prennent des libertés, qui y iront croissant. L’Art Nouveau va marquer vers 1900 l’apothéose du genre. Un sommet mal représenté à Zurich, alors qu’il l’est admirablement dans les immeuble cossus de La Chaux-de-Fonds. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait plus rien à voir ici. Mais ce sont plutôt des pièces isolées. Certaines se révèlent amusantes, comme le couple d’industriels qui s’est fait tirer le portrait en costumes Renaissance. D’autres évoquent une histoire suisse supposée fédératrice. J’ai ainsi noté une paire, où Arnold de Winkelried fait pendant à Guillaume Tell. Dans cette œuvre de Ludwig Vogel (cartonnier peintre) et Karl Wehrli (réalisation), les héros sont surmontés de cœurs percés. Une flèche pour Tell, celle de la pomme. Une véritable pelote d’épingles pour Winkelried, transpercé de multiples lances à la bataille de Sempach en 1386.

Le décor du Grossmünster

L’itinéraire à travers l’immense halle ne se termine pas avec les débuts du XXe siècle. Il y a d’abord les ultimes vitraux privés, créés dans les années 1920 ou 1930. Puis les commandes publiques. Le Landesmuseum montre ainsi les panneaux créés en 1930 par Augusto Giacometti pour le Palais fédéral en 1930. Des œuvres si sombres qu’elles ont été retirée en dépit de leurs qualités plastiques dès 1932. Il y a surtout les baies créées pour le Grossmünster de Zurich par Sigmar Polke, ou du moins leurs esquisses. Ce très important ensemble, mi figuratif mi abstrait, a été terminé en 2009, juste avant la mort de l’artiste allemand. Polke avait gagné un concours lui tenant à cœur. Il avait débuté à Düsseldorf par un apprentissage chez un maître verrier. L’homme devait d’ailleurs faire cadeau de son travail à Zurich, qui lui rend ainsi un juste hommage aujourd’hui.

Le décor de Sigmar Polke, qui a introduit parmi les verres des pierres translucides. Photo Succession Sigmar Polke, Landesmuseum, Zurich 2021.

Voilà. C’est court, mais c’est bien. Je m’étonne cependant toujours (comme pour l’exposition sur les chambres à coucher, récemment organisée au même endroit) par le nombre extraordinaire de personnes apparemment indispensables à une exposition du Landesmuseum. Sous les direction du Dr. Mylène Ruoss a travaillé une équipe pléthorique. Que dis-je! Une petite armée. En regardant le cartel en donnant le détail, j’ai eu l’impression de lire le générique d’une superproduction hollywoodienne. Or si «Farben im Licht» forme une charmante proposition, il n’en s’agit pas moins d’une chose modeste. N'y aurait-il pas surpopulation?

Pratique

«Farben im Licht», Landesmuseum, 2, Museumstrasse, Zurich, jusqu’au 3 avril 2022. Tél. 044 218 65 11, site www.landesmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 17h, le jeudi jusqu’à 19h.

Le Guillaume Tell de Vogel et Wehrli. Photo Landesmuseum, Zurich 2021.

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