Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Landesmuseum de Zurich parle de l'homme épuisé avec "Der erschöpfte Mann"

Transversale et surtout historique, l'exposition parle du déclin de la virilité depuis Achille et les chevaliers du Moyen Age. Tout se qui est dit semble hélas prévisible.

Un calque du "Laocoon" antique, coulé vers 1800, ouvre l'exposition.

Crédits: Landesmusuem, Zurich 2020.

Chef-d’œuvre en péril! Avec «Der erschöpfte Mann», ou «l’homme épuisé», le Landesmuseum de Zurich nous parle bel et bien du masculin en déroute. Ce qu’il y a de pratique avec la langue allemande, c’est le fait de distinguer depuis toujours «der Mann», autrement dit le monsieur, de «der Mensch» désignant lui l’ensemble de la gente humaine. Comme cela, aucun malentendu possible. Quand je vous ai récemment parlé des photographes de guerre femmes au Fotomuseum de Winterthour, il s’agissait du reste aussi de «Fotografinen». Féminin pluriel. Le problème de la féminisation des noms ne se pose pas dans la langue de Goethe. Une chose qui n’évite pas les questions de genre. Le genre, on ne s’en sort pas si facilement que ça. En parler par dessus la jambe, surtout gaînée de soie, donnerait fatalement mauvais genre.

The Map of Headlessness" de Thomas Hirschhorn. Photo Thomas Hirschhorn communiquée par le Landesmuseum, Zurich 2020.

Vous l’avez déjà compris. Il s’agit là d’une exposition politique. Donc thématique. Donc transversale. Donc pluridisciplinaire. Le Landesmuseum a voulu virer ici sa «cuti» féministe en montrant la manière dont le sexe dit fort ne l’est en fait plus depuis longtemps. Une longue déchéance. Plus ou moins historique, le parcours commence ainsi dans l’Antiquité légendaire avec l’Achille homérique. Un homme fragilisé par son talon, que sa mère avait oublié de tremper dans le Styx afin de lui conférer une immortalité globale. Couverture à 100 pour 100, comme pour les automobiles! L’accrochage aurait aussi pu commencer avec le germanique Siegfried, dont une feuille tombée des frondaisons avait masqué une partie du dos au moment de son bain dans le sang du dragon. Le terrible, avec les mythes, c’est qu’il y a toujours un truc. Les humains se font perpétuellement rouler pour les dieux.

Transgenre moderne

D’Achille, illustré par un vase grec venu du MAH genevois comme par une toile abstraite de Cy Twombly, l’exposition créée par Juri Steiner et Stefan Zweifel (notez que «Zweifel» signifie «doute»en allemand!) passe au Moyen Age, avant de descendre en cascade jusqu’aux temps modernes pour finir par une actualité résolument transgenre et bisexuelle. Il faut coller à l’actualité, surtout quand elle peut apparaître un brin racoleuse. Il s’agit bien sûr là d’un parcours express. Après tout, la nouvelle aile construite par les architectes Christ et Gantenbein ne se révèle pas si vaste que cela. D’où beaucoup de raccourcis et pas mal de prétentions. Je vous signale ainsi le cartel en quatre langues expliquant un membre particulièrement veineux photographié en noir et blanc par Balthasar Burckhard. «Sa série montre la puissance du réel, la simultanéité de la tension, de la force et de la rigidité.» Il faut le dire vite. D’autant plus que nous sommes parvenus au moment où la virilité commence à prendre un fâcheux coup.

L'homme d'aujourd'hui selon le photographe Jürgen Teller. Photo communiquée par le Landesmuseum de Zurich, 2020.

Arrivé là et se méfiant du flot de lieux communs et d’idées à la mode menaçant de suivre, le visiteur se retrouve tenté de regarder les œuvres pour elles mêmes. Les murs et les vitrines en proposent de fort belles, parfois tirées des réserves du Landesmuseum. L’institution souffre en fait de se voir sans cesse tiraillée entre l’historique et l’artistique. Il me semble du coup dommage de la voir conserver des pièces remarquables qui seraient mieux ailleurs. Il y a là, dans la section Moyen-Age de «Der erschöpfte Mann», des sculptures importantes qu’on voyait jadis présentées sans chichis dans les salles permanentes. C’était avant que le discours se substitue au œuvres. Ces statues ou ces peintures remontées des limbes se retrouvent maintenant prises en otages devant la nécessité de faire passer au public un message réduit à quelques notions scolaires. A côté de la mort des chevaliers médiévaux, représentés par l’amure de Jean de Saxe et un extrait du «Lancelot du Lac» de Robert Bresson, se retrouve ainsi, projetée en vidéo, celle du coureur automobiliste Ayrton Senna. Il s’agit de frapper les esprits au lieu d’expliquer posément.

Par dessus la tête du public

Les XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles passent à toute vitesse. Il y a aussi bien des «machines célibataires» à la Marcel Duchamp qu’un machin prétentieux bourré de colle et de scotchs de notre Thomas Hirschhorn national. Plus du Lutz & Guggisberg ou du Maria Lassnig. C’est le grand catalogue des citations. Notons que si celles-ci confortent la culture des deux commissaires, elles passent largement au dessus de la tête du public. Il s’agirait tout de même de ne pas oublier que le Landesmuseum reste un musée généraliste et populaire. Autant dire qu’il lui faudrait rester à la portée des visiteurs. Faire de la bonne vulgarisation n’a jamais déshonoré personne. La preuve! Il y a quelques mois, les visiteurs pouvaient voir dans le même espace une exposition remarquable sur les religieuses au Moyen-Age, dont je vous avais parlé. Avec un propos plus resserré, des objets de grande qualité et des éclairages modernes tenant la route, «Nonnen» avait passionné son public. Une hydre aux multiples têtes qu’il ne faut jamais snober. C’est après tout pour lui que les musées travaillent. Ou du moins qu’ils le devraient.

N.B. l'honnêteté et ma modestie m'obligent à dire qu'une partie de la presse alémanique délire d'enthousiasme devant l'exposition du Landesmuseum.

Pratique

«Der erschöpfte Mann», Landesmuseum, 2, Museumstrasse, Zurich, jusqu’au 10 janvier 2021. Tél. 044 218 65 11, site www.landesmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu’à 19h. Les musées zurichois sont actuellement ouverts.

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