Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le LAC de Lugano présente "Divided We Stand" de Mathias Braschler et Monika Fischer

Les deux photographes suisses, actifs entre Zurich et New York, font les portraits de l'Amérique d'en bas. Une occasion de parler du LAC qui reste une grosse boîte vide.

L'instructeur militaire qui sert à la publicité de "Divided We Stand"

Crédits: Mathias Braschler et Monika Fischer.

En entrant au premier étage dans l’exposition, le visiteur se retrouve devant un portrait. Un seul. Le LAC de Lugano est le paradis de la place perdue. Prise sur un fond blanc, l’effigie représente un jeune pompiste. Tirage impeccable. Que le public en profite bien! Il restera l’unique vraie photographie de toute la présentation de «Divided We Stand» de Mathias Braschler et Monika Fischer, un couple d’artistes suisses formé en 2003. Le reste de l’accrochage se composera d’abord de vidéos, projetées en très grand sur les murs, puis de pages du livre collées sur d’autres parois. Un peu court de la part d'une manifestation pour laquelle les amateurs paient tout de même leur écot à l’entrée! Et cela même si le minimalisme a partie liée avec l’art contemporain…

Monika Fischer et Mathias Braschler. Photo tirée du site des artistes.

Le pompiste parle. Enfin, ses paroles se voient rapportées sur un cartel. «A dire vrai, je ne suis pas beaucoup la politique et ces choses-là. Mais j’adore vivre ici. Je ne suis jamais sorti des USA. Je ne peux donc pas faire de comparaisons, mais il y a ici davantage de liberté, je pense. C’est ce que tout le monde dit, non?» L’opération «Divided We Stand» brosse en effet le portrait des Etats-Unis aujourd’hui. Saisis comme tout le monde par la profonde division partageant depuis toujours le pays, Mathias Braschler et Monika Fischer (qui se sont aussi beaucoup démenés pour le climat) ont parcouru quarante Etats à partir d’avril 2019. Vingt-quatre mille kilomètres afin de rencontrer des gens et d’en tirer le portrait. Une focalisation sur l’Amérique d’en bas. Celle qui voterait plutôt Trump. Nous ne sommes guère ici dans les grandes villes, souvent démocrates, mais les bourgades rurales. Un tiers-monde financier et intellectuel.

Tirages très durs

Les photos, pour autant qu’on puisse en juger par des tirages de pages sur les murs, sont magnifiques. C’est de la «straight photography» en couleurs. Assez dure. Aucun détail ne se voit gommé. Tout prend la même importance. Les modèles sont peu flattés. Ils se montrent dans leur exemplarité. Avec leur crasse née du travail, s’il le faut. On reconnaît là (un peu trop, à mon avis) la démarche adoptée par Richard Avedon pour «Visages de l’Ouest» en 1984. Tout y est, du fond blanc au type de cadrage choisi. La seule différence est le choix de la couleur au lieu du noir et blanc. Le passage des ans, lui, n’a rien modifié. En trente-six ans, l’Amérique profonde n’a pas bougé. Ah si! Il y a tout de même l’ajout des vidéos dont je vous parlais, où les modèles s’expriment sur leur condition. Mais je dois dire qu’elle manquent singulièrement de force. Elles délaient ce que les images fixes concentrent.

Les pompiers, qui font l'affiche. Phoo Mathias Braschler et Monika Fischer.

«Divided We Stand», une exposition courte (un mois), fait donc partie de l’actuel programme du LAC. Un endroit dont je ne vous avais pas encore parlé, alors qu’il a ouvert en septembre 2015. Je me suis dis que j’avais le temps. Il n’y avait pas le feu au lac (1). Lugano reste très loin de Genève. Et puis les années ont passé sans que le LAC, qui forme à la fois un lieu de spectacles, de concerts et d’expositions, organise une chose assez attirante et assez originale pour justifier le voyage. Le LAC coproduit en fait nombre de manifestations. Le Tessin est un autre monde, proche de l’Italie. D’où le fait que les Suisses voient la même chose plus près de chez eux. C’est notamment le cas pour l’actuel Julian Charrière du Kunsthaus d’Aarau (jusqu’au 3 janvier), dont je vous ai récemment parlé. Cette exposition particulièrement réussie a commencé sa course au LAC.

Un terminal d'aéroport

Construit à côté des vestiges d’un hôtel historique incendié, dont le sauvetage a été assuré après des décennies de palabres et de votations fort peu à l’honneur de la politique tessinoise, le LAC ressemble extérieurement et intérieurement à un terminal d’aéroport. Dans le hall, à la monumentalité presque absurde, le visiteur s’attend à voir un tableau annonçant des décollages et des atterrissages. La montée par escalators vers les étages ne fait rien pour corriger cette fâcheuse impression, tout comme l’intense sensation de vide. Le LAC reste bel et bien une boîte sans contenu. Il n’abrite d’ailleurs pas, dans la partie dite «musée», les collections cantonales ou municipales. Celles-ci restent dans d’autres bâtiments pour former ensemble le MASI. Le palais de la via Canova est d’ailleurs à peu près aussi peu utilisé. En ce moment, outre une petite exposition d’intérêt strictement local, il n’offre que cinq ou six salles de peinture (2). Tout le reste demeure fermé.

Le LAC. Photo Canton du Tessin.

Curieuse impression… Alors que partout ailleurs en Suisse, les musées de beaux-arts se demandent que faire de leurs collections entassées dans des dépôts (même dans l’immense Kunstmuseum de Bâle, agrandi en 2018!), ici tout flotte. Enfin non, pas intégralement! Juste à côté du LAC, l’ancienne Villa Malpensata, qui servait naguère pour les expositions, vient de se voir reconvertie en musée d’ethnographie. Je vous en parlerai bientôt. Eh bien là, la place manque d’une manière criante! Par rapport à son ancien siège à la Villa Elena, tout s’est comme rabougri. Resserré. Côté culture, il y a vraiment des questions à se poser dans une ville aujourd’hui vouée à la spéculation immobilière et au commerce de luxe.

(1) Le jeu de mots ne fonctionne pas en italien.
(2) Il y a tout de même quelques toiles magnifiques, dont celles des Tessinois Giovanni Serodine, Pier Francesco Mola ou Edoardo Berta.

P.S. Je constate à la réflexion que les Braschler/Fischer n'ont jamais été montrés au Fotomuseum de Winterthour ou à l'Elysée lausannois.

Pratique

«Divided We Stand», LAC, 6, piazza Bernardino Luini, Lugano, jusqu’au 22 novembre. Tél. 058 866 42 22, site www.masilugano.ch Un très mauvais site. Ouvert les mardis, mercredi et vendredi de 10h à 17h, le jeudi jusqu’à 20h, le samedi et le dimanche jusqu’à 18h. Vu la crise sanitaire, le LAC devrait normalement être fermé en ce moment, mais la situation cantonale n’est pas claire. Il semble que bien des choses demeurent ouverte en Suisse italienne.

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