Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le LAC de Lugano montre la collection privée du peintre Albert Oehlen. Du tout-contemporain!

L'Allemand, qui vit en Suisse depuis 2007, a créé un ensemble appartenant à son alter ego fictive Wendy Gondeln. Il y a là De Kooning comme Klapheck ou Franz West.

L'une des toiles d'Oehlen collectionnées par lui-même.

Crédits: Albert Oehlen, MASI, Lugano 2021, Pro Litteris.

Les artistes collectionnent. La chose peut paraître logique. S’entourer d’œuvres des autres constitue une manière de vivre en famille. Certains s’entourent ainsi de quelques pièces, souvent obtenues par échange avec des confrères. D’autres visent plus large, en mettant la main au porte-monnaie. Beaucoup se contentent de quelques pièces. Francis Bacon n’a ainsi acquis que quatre tableaux dans sa vie. D’autres forment de véritables musées comme Léon Bonnat, qui créa celui de sa ville natale Bayonne. Ou son ami Edgar Degas qui choisit lui la dispersion après décès en 1917. La plupart y mettent une petite partie de leur argent, à l’instar de Pablo Picasso. Il y a aussi les grands dépensiers. Mort en 1830, Sir Thomas Lawrence était couvert de dettes pour avoir formé le plus bel ensemble de dessins anciens jamais réuni par une seule personne. Il s’agissait pourtant du portraitiste le plus cher de son temps, et sa rapidité d’exécution était célèbre...

Le Richard Lindner d'Albert Oehlen. Succession Richard Lindner, MASI, Lugano 2021, Pro Litteris.

Le MASI (Museo d’art della Svizzera italiana), logé au LAC de Lugano, propose aujourd’hui une sélection des tableaux et quelques sculptures réunis par Albert Oehlen. Je vous présente vite le monsieur, qui été exposé il y a bien longtemps par un Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne encore installé au Palais de Rumine (il lui a du reste alors acheté une grande toile). Notre homme est né à Krefeld, en Rhénanie du Nord-Westphalie. C’était en 1954. Il a pour père Adolf Oehlen, un graphiste et illustrateur assez connu. Son frère Markus va également se lancer dans l’art, tout en faisant de la musique rock. Formé à Hambourg, puis actif sur les scènes de Cologne et de Berlin, Albert mélange les techniques pour donner des œuvres extrêmement diverses placées sous le signe de la postmodernité. Il enseigne, comme beaucoup de ses célèbre collègues germaniques. Depuis 2007, il vit en Suisse dans le demi-canton d’Appenzell Rhodes Intérieures. Il habite à Bühler la spectaculaire maison-atelier qu’il a fait construire dans le village.

Une cote spectaculaire

Oehlen a presque toujours collectionné. Contrairement à un Jeff Koons, qui s’offre Poussin et Fragonard, il est resté dans le contemporain avec des collègues qu’il connaît souvent personnellement. Il y a eu au débuts des échanges. Puis, les affaires marchant bien, l’Allemand a passé aux achats. Quand il s’est offert le grand Willem de Kooning exposé à Lugano, c’était encore bien au-dessus de ses moyens. L’artiste raconte la manière dont les choses se sont passées. Dans une foire, des galeristes amis ont vaincu ses objections. Je ne peux pas. Ce fut un montage compliqué d’achat de ses toiles et de cession d’une autre grande de Martin Kippenberger, dont il avait un temps partagé l’atelier. Aujourd’hui, les choses se dérouleraient sans doute autrement. Exposé en 2018 par François Pinault (qui adore les artistes germaniques) au Palazzo Grassi, Oehlen a vu sa cote exploser. En juin 2019, un de ses tableaux s’est vendu aux enchères 6 237 700 livres. Benedikt Taschen, un de ses fans, lui a consacré un livre tiré à seulement cent exemplaires. Gagosian l’a pris sous contrat. De quoi voir l’avenir sous un autre jour!

Albert Oehlen. Photo Galerie Gagosian.

Oehlen ne fait cependant pas les choses comme tout le monde. Il a créé pour sa collection un personnage fictif de propriétaire. Elle appartient de nom à Wendy Gondeln. Un pseudonyme emprunté à un vieux film de Nicolas Roeg, cinéaste britannique aujourd’hui bien oublié. C’est pour lui la Rrose Sévaly de Marcel Duchamp. Gondeln signifie «gondole». Une manière comme une autre de mener le public en bateau. Cela dit, l’ensemble n’a pas besoin de se voir décrypté. C’est tout simple. «Je ne me vois pas en tant que collectionneur. Je suis juste un artiste qui aime certaines peintures et qui s’arrange pour obtenir certaines d’entre elles.» Lesquelles au juste? Il suffit de se promener au LAC, où sa sélection a été «curatée» par Francesca Benini et Christian Domiguez, afin de l’apprendre. Surtout de la peinture abstraite, un peu gestuelle. Mais sans exclusive. Avec une préférence pour les créateurs allemands et américains, dont beaucoup sont décédés ces dernière années. Pas de jeunes. La benjamine est Birgit Megerle, née en 1985.

Un jardin secret

Au générique, pour parler comme au cinéma, il y a aussi bien Richard Artschwager que Hans Bellmer, Konrad Klapheck, Mike Kelley, Franz West, Eugène Leroy, Paul McCarthy, Julian Schnabel ou Richard Lindner. Peu de femmes. Quelques sculpteurs, dont Hans Josephsohn, Duane Hanson ou son frère Markus Oehlen. Et des noms peu connus. Le goût d’Albert ne possède rien de muséal. L'amateur nous offre ici d’une promenade à travers son jardin secret. Le propriétaire ne s’est enfin pas oublié lui-même. L’ensemble s’intitule à Lugano, non sans une certaine provocation volontaire, «De grands tableaux de moi et des petits par les autres». A part cela aucune coquetterie de mise en scène. Pas d’éclairages spectaculaires. De cartels compliqués. Cela ferait trop apprêté. Tout se voit (presque) présenté à la bonne franquette. Un peu comme à la maison. Une maison dont nous serions à l’improviste les invités.

Birgit Megerle. Une exception figurative. Photo Birgit Megerle, MASI, Lugano 2021.

Pratique

«Albert Oehlen, Grandi quadri mei con piccoli quadri di altri», MASI/LAC, 6, piazza Bernardino Luini, Lugano, jusqu’au 20 février 2022. Tél. 058 866 42 40, site www.masilugano.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le jeudi jusqu’à 20h. Les samedis et dimanches dès 10h.

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