Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le LAC de Lugano expose des photos des années 1900-1940 venues du MoMA

Venue de New York, la Collection Thomas Walther donne de ces décennies une image très sérieuse et avant tout européenne. Il y a là des découvertes à faire.

L'image qui sert d'affiche à l'exposition. Lotte par Max Buchartz.

Crédits: Succession Max Burchatz, MASI, Lugano 2021.

C’est une grande exposition pleine de petites choses. Petites sur le plan physique, s’entend. Les locaux du LAC de Lugano (situés au bord du lac, le jeu de mots ne marchant pas en italien) se révèlent comme je vous l’ai déjà expliqué é-nor-mes. Pour tout dire, un peu démesurés. Les images présentées dans l’exposition «Chefs-d’œuvre de la photographie moderne, 1900-1940» demeurent en revanche souvent minuscules. Le 8e art n’était pas encore atteint d’éléphantiasis à l’époque. Autant dire qu’il a fallu mettre beaucoup de choses aux murs, en multipliant les cimaises pour diviser l’espace. Il y a là plus de deux cents clichés racontant quatre décennies. C’est beaucoup si l’on attend des visiteurs une attention soutenue.

Un photomontage archi-célèbre de Herbert Bayer. Photo Succession Herbert Bayer, MoMA, New York, MASI, Lugano 2021.

Tout ce qui se trouve à l’étage du LAC provient de la même source. Il s’agit de la Collection Thomas Walther, acquise par le Museum of Modern Art de New York, alias le MoMA, en 2001. Il s’agissait alors d’un ensemble de composition récente. Walther avait acheté à partir de 1977, avec des moyens restant encore raisonnables, ce qu’il jugeait le meilleur de la production d’avant-guerre. Une période selon lui exceptionnellement féconde. Le tout s’est vu complété depuis. Il ne s’agit pas d’un fonds verrouillé pour cause d’ego disproportionné. Il suffit de lire attentivement les cartels apposés à Lugano. Le visiteur y découvre la variété des sources. Il y a eu des échanges. Des dons. De nouveaux achats. Comme à New York pour bien des institutions, du reste. Citons la Collection Frick qui a bien changé de contenu depuis les Frick père et fille. C’est à mon avis la meilleure manière de maintenir une réelle vie, à condition bien sûr de ne pas faire n’importe quoi.

En collaboration avec Paris

L’accrochage tessinois résulte évidemment d’une sélection. Celle-ci s’est vue opérée par Sarah Meister, qui a profité d’une fermeture provisoire de la Collection Thomas Walther au MoMA pour cause de Covid. Sarah est conservatrice et curatrice au MoMA. Je ne saurais dire si elle partage les goûts de Walther. Ce qui se révèle en revanche certain, c’est qu’elle avait déjà coiffé en 2014-2015 l’exposition vouée par le musée new-yorkais à cet ensemble. Autant dire qu’elle le connaît par cœur. Il lui a simplement fallu discuter ici avec Tobia Bezzola, en charge du LAC. Plus les gens du Jeu de Paume, à Paris. Cette présentation européenne doit en effet avoir deux étapes. Vu la durée des accrochages, il me semble difficile de croire qu’on montrera dans la capitale française les mêmes fragiles «vintages».

Maurice Tabard et Roger Pary, autoportraits. Successions Tabard et Parry, MoMA, New York, LAC, Lugano 2021.

Bezzola a bien insisté en présentant à la presse les œuvres de la Collection. Il s’agit ici au départ de choix personnels. Walther n’a été ni débordé, ni sabordé par un conseil muséal décidant au final de chaque nouvel achat. Il a eu pour lui l’avantage de la rapidité et de l’indépendance d’esprit. Disons le tout de suite. Ce monsieur gardait du médium une approche sérieuse. Avec lui, pas de fantaisies, ni d'écart par rapport aux histoires officielles de la photographie. Bien sûr, avec une remarquable curiosité, le collectionneur est parfois allé vers des noms peu connus. Mais il ne s’est jamais écarté des courants les plus respectables, ou du moins les plus respectés. Pour prendre un seul exemple, une large place reste faite au Bauhaus, avec ce que cela suppose de natures mortes composées d’une assiette et d’une fourchette ou d’escaliers vus en contre-plongée. Tout cela peut aujourd’hui semblé très convenu, et pour tout dire un peu répétitif. Mais le Bauhaus s’est tellement vu sacralisé au fil des décennies…

Aucun glamour

Sarah Meister et Tobia Bezzola ont prévu un accrochage thématique, en multipliant les parois de couleur, ce qu’on aurait pas vu il y a quelques années encore. Tout commence par une galerie de portraits et d’autoportraits. Puis viennent les livres et magazines, si importants pour la diffusion dans les années 1930 et 1940. Suivent la grande ville, le sport, l’«expérimentation formelle» ou le «réalisme magique». En poussant un peu, chaque œuvre est entrée dans sa case. Il y a bien sûr eu des exclus. Dans un monde se voulant politique, critique et surtout artiste, il n’existe pas de place pour le glamour. Aucun reflet de la mode donc, même si Man Ray lui-même en a vécu. Aucune photo de plateau conçue pour le 8e art. Elles apparaissent souvent splendides, mais nous nous aurions flirté avec le commerce. La Collection garde dans son ensemble un côté assez puritain.

L'icône d'Aleksander Rodtchenko, mille fois reproduite. Succession Aleksander Rodtchenko, MoMA New York, MASI, Lugano 2021.

Curieusement, cette Collection s’intéresse davantage à l’Europe, continent supposé cultivé, qu’aux Etats-Unis. Le fait est sans doute dû au fait que Walther restait Allemand. Il y a bien sûr aux cimaises, et parfois sous forme groupée, des créations d’Edward Weston, de Walker Evans, de Paul Strand ou de Walter R. Latimer Sr. Mais elles restent minoritaires. Walther leur a préféré des Hongrois, des Allemands (beaucoup d’Allemands), des Français et même des Suisses dont Hans Finsler et Andreas Walser. Autrement, il a favorisé ce que j’appellerais des trajectoires métissées. Débuts en Europe, puis départ vers les Etats-Unis. C’est le cas de gens comme André Kertesz et Edouard Steichen. Ou le contraire, avec Man Ray, Lyonel Feininger ou Lotte Jacobi. Ceux-ci ont fait leur nid dans le Vieux Monde. La chose donne l’idée d’un art international, alors même que le monde connaissait alors des poussée de nationalismes comme on a des poussées de fièvre.

Des choix très personnels

L’ensemble possède d’indéniables qualités. Il ne comporte pas trop d’icônes, ces images fatiguées de s’être vues citées en exemples. Je me souviens d’avoir parcouru, il y a bien des années à Arles, les «chefs-d’œuvre» rassemblés par le cinéaste Claude Berri. Il y avait là si peu de surprises qu’on aurait pu imaginer avec elles un «quiz» destiné au public. Qui a fait quoi? L’exposition tessinoise comporte bien sûr quelques-unes de ces stations obligatoires, mais elle n’aime pas trop les redites. Pour un Rodtchenko d’anthologie ou un photomontage ultra-célèbre de Raoul Haussmann, il se trouve des découvertes effectuées chez les mêmes artistes. Il y a par ailleurs aux murs des noms totalement inconnus du grand public. Qui sont au fait Elfriede Stegemeyer, Hajo Rose, Werner Mantz, Irene Hoffmann ou Georgii Zimin?

Que dire pour conclure? Que si la Collection reflète un goût, une conception de la photographie, une philosophie même du médium. Ce ne seront pas forcément ceux de tout le monde. J’avoue timidement m’être ici un peu ennuyé. Un ennui de qualité, certes. Mais une fatigue culturelle certaine. J’avais adoré au Musée des beaux-arts du Locle en 2017 la collection photographie formée par la galeriste milanaise Carla Sozzani. Son choix me paraissait superlativement judicieux. Si proche de ce que j’aurais fait à sa place avec son porte-monnaie. Je dois aujourd’hui admettre que ses critères se situaient en fait plus près de moi que ceux de Thomas Walther et de ses successeurs. Rien là de bien grave. Il ne faut jamais oublier que le visiteur cherche avant tout à ce qui lui correspond.

Pratique

«Chefs-d’œuvre de la photographie moderne, 1900-1940, LAC, 6, piazza Bernardino Luini, jusqu’au 1er août. Tél. 058 866 42 22, site www.masilugano.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu’à 20h.

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