Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kuntmuseum de Soleure nous présente le symboliste genevois Albert Trachsel

Mort en 1929, l'artiste a commencé comme architecte. Il a ensuite créé des toiles hallucinées qu'agitent les forces telluriques. L'exposition sait rester toute simple.

"L'île des arbres". Un paysage fantastique.

Crédits: Kunstmuseum, Soleure 2020.

Cher Albert… Il y avait longtemps que les Suisses n’avaient pas vu d’exposition dédiée à Albert Trachsel (1863-1929). Trente-cinq ans pour tout dire, la dernière rétrospective ayant alors passé par Genève, Soleure et Fribourg-en-Brisgau dans la Forêt Noire. Cette fois, Genève n’est plus de la partie. Soleure se charge seule de resservir les plats, sous la direction de Christoph Vögele. Il faut dire que son Kunstmuseum possède de nombreuses œuvres de l’artiste, très apprécié de son temps par les collectionneurs locaux. Oscar Miller, Josef Müller et sa sœur Gertrud Dübi-Müller (1), tout comme les Zurichois Johannes Widmer ou Richard Kisling, lui sont demeurés fidèles. Un soulagement pour un artiste ayant toujours éprouvé de la peine à vendre, et dont l’inspiration a dû paraître bien démodée à partir de 1910.

"L'étoile filante" de 1892. Photo Kunstmuseum, Soleure 2020.

Albert Trachsel se retrouve donc au premier étage du Kunstmuseum (le rez-de-chaussée accueillant les artiste locaux pour la traditionnelle exposition de Noël). Il occupe quatre salles d’un bâtiment ancien. Autant dire qu’il dispose de place et d’une considérable hauteur sous plafond. Un cinquième espace, aussi vaste, se voit consacré aux contemporains et amis du Genevois. Une mise en contexte, pour se montrer pédant. Utilisant des œuvres faisant partie des collections du musée, cette dernière se limite à des Suisses, à part Vincent van Gogh. Il eut été permis d’aller au-delà de son ami Ferdinand Hodler, de Cuno Amiet, de Félix Vallotton et surtout d’Alexandre Perrier, dont il se révèle stylistiquement le plus proche. Trachsel a vécu un temps a Paris. Il y a même présenté des œuvres à une exposition devenue historique avec le recul. Il s’agit du premier Salon Rose-Croix, voulu en 1892 par l’extravagant Sâr Péladan. Un comble d’esprit «fin de siècle», avec ce que la chose suppose d’occultisme et de spiritualité de bazar. Un passionnant hommage aux Salons Rose-Croix a été organisé par la Collection Peggy Guggenheim de Venise fin 2017. Je vous en avais parlé.

Architectures fantastiques

Avant de devenir peintre, Trachsel travaillait comme architecte. Etudes au «Poly» zurichois, puis aux Beaux-Arts parisiens. L’homme n’a pas construit beaucoup de choses, mais il a pris l’habitude de tracer des plans aquarellés sur du papier. Il n’existait pas d’ordinateur à l’époque. Le Kunstmuseum peut ainsi présenter des projets réalistes comme un monument à Guillaume Tell, la façade du «Sapajou» (un théâtre pour l’Exposition nationale de 1896) ou le salon de musique, format cathédrale, de la richissime comtesse de Béarn, connue sous son nom de jeune fille Martine de Béhague. Une mécène et collectionneuse de premier plan, à l’inlassable curiosité. Elle a du reste fait travailler à la même époque deux autres Genevois, le dinandier Jean Dunand et le sculpteur Carl Angst.

L'une des architectures rêvées par le Genevois. Photo Kunstmuseum, Soleure 2020.

A cette époque, Trachsel commence à concevoir des architectures fantastiques. Irréalisables. Des sortes de temples, dénués d’environnement construit, qui seraient à moitié babyloniens et à moitié futuristes. Il finira par faire de ces abstractions intellectuelles un gros livre illustré, paradoxalement intitulé «Les fêtes réelles». Le Kunstmuseum présente sur deux rangs ces grands dessins, dont une partie appartient au MAH. C’est impressionnant, comme ses vues tout aussi irréalistes de montagne ou les créatures serpentines (tête de femme, corps de reptile) qui suivent immédiatement. Trachsel se situe alors à l’épicentre du symbolisme, dans ce qu’il peut offrir de plus fantastique. Il y a là d’intenses forces naturelles s’incarnant dans des figures bien de son temps. Le Kunstmuseum est parvenu à réunir, aux côtés d’aquarelles déjà majuscules, les toiles les plus importantes de l’artiste, qui revient à Genève en 1901.

Une fin dans le paysage

Aurait-il dû? C’est l’habituelle question. Comme pour des gens aussi différent que le «cubo-futuriste» vaudois Gustave Buchet ou la «cubisante» genevoise Alice Bailly, il s’agit d’une rentrée dans le rang. Moins d’excès. Le besoin de satisfaire une clientèle à la fois plus bourgeoise et plus réduite. Un manque de stimulations extérieures. Mais il faut aussi admettre que, d’une manière générale, les mouvements résolument anti-modernes que forment le Symbolisme ou l’Art Nouveau s’étioleront bientôt partout. Ils auront fait leur temps. Leur clientèle d’avant-garde va se faire dépasser par sa droite comme par sa gauche. Les symbolistes, notamment français, se feront oublier pour mourir dans l’anonymat vers 1940, voire 1950. Alors, pourquoi pas Genève dans ces conditions?

Trachsel, par son ami Ferdinand Hodler. Photo Collection Pictet, Genève 2020.

Albert Trachsel se met alors au paysage (2). Oh, n’imaginez pas des descriptions réalistes de lieux connus, même si on reconnaît (en bonne partie grâce au cartel il est vrai!) souvent le Salève! Les montagnes et les lacs inventés par l’artiste deviennent des puissances telluriques aux couleurs hallucinées, parfois surmontés de bandes colorées évoquant de loin l’arc-en-ciel. C’est à la fois aquatique, géologique, improbable et poétique. Avec des bémols dès 1910. Imperceptiblement, notre homme devient plus figuratif. Il représente plus ou moins. Oserais-je le dire? Oui, et je vais même l’écrire. Il cesse d’intéresser vraiment après 1915. C’est alors une sorte de «hodlérien» sans la puissance du maître. Ou plutôt un sous-Alexandre Perrier, même si ce dernier passe à la vitesse inférieure au même moment.

Intéressantes confrontations

Présentée sans chichis, ni frais de décorateur, ni éclairages subtils, ni déclarations d’intention nébuleuses, l’exposition repose sur les œuvres seulement. Un vrai soulagement! Cette mise à nu oblige le visiteur à regarder les aquarelles et les toiles. Celles-ci ne se voient en général aujourd’hui que trop occultées par le brouhaha des commentaires et interprétations. La salle des confrontations avec les contemporains et amis d’Albert Trachsel apparaît éclairante, sans qu’il faille pour cela multiplier les coups de projecteur. Elle propose en prime des Cuno Amiet ou des Perrier particulièrement beaux. Pourquoi ne pas oser faire simple? Direct? Vous verrez que cela finira par redevenir tendance. En principe ronde, la roue tourne.

"Paysage de rêve", vers 1914. Photo DR.

(1) D’où la présence abondante d’œuvres issues du «Nachlass Monique Barbier-Mueller», autrement dit de sa succession. Pour moi, cela a été un petit choc. Elle est aujourd'hui véritablement morte, ce qui n’était pas encore le cas pour moi.
(2) Il y a aussi hélas des natures portes, avec des fruits, et des bouquets de fleurs. Là, c’est vraiment mauvais. On voit vraiment ici que Trachsel reste un peintre autodidacte.

Pratique

«Albert Trachsel, Eine Retrospektive», Kunstmuseum, jusqu’au 7 février 2021. Tél. 032 624 40 40, site www.kunstmuseum-so.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 17h, les samedis et dimanches dès 10h. Entrée gratuite. Le musée est ouvert.

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