Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Berne accueille les grands drapés du Ghanéen El Anatsui

L'homme est aujourd'hui connu pour ses tapisseries faites avec des capsules de bouteilles trouvées dans les rebuts. Une manière de transformer les détritus en or!

L'affiche de l'exposition.

Crédits: Kunstmuseum, Berne 2020.

C’est une vedette internationale, reconnue comme telle sur les cinq continents. El Anatsui n’a pourtant jamais quitté l’Afrique, sauf pour quelques voyages. S’il a changé de pays, c’est seulement pour aller très jeune de son Ghana natal au Nigeria. Tardive sur le plan de la reconnaissance occidentale, sa carrière s’est faite au gré des grandes expositions internationales. Curieusement, les plus importantes demeurent liées à Venise. Il y a eu la Biennale de1990. Le choc initial. Puis l’artiste a bénéficié d’«Artempo», l’un des nombreux brassages d’œuvres de tous les pays et de toutes les époques orchestré par le Belge Alex Vervoordt au Palazzo Fortuny. Un de ses immenses drapés couvrait alors la façade du bâtiment gothique. En toute harmonie. Venise reste la cité exotique par excellence. L’an dernier enfin, pour la première participation du Ghana à cette nouba culturelle que reste la Biennale, El Anatsui se trouvait à l’Arsenale en compagnie de Lynette Yiadom-Boakye. Elle née à Londres, fille de l’émigration.

Au départ, la sculpture. Photo El Anatsui, Kunstmuseum, Berne 2020.

Aujourd’hui, El Anatsui occupe le Kunstmuseum de Berne. Il s’agit d’une de ces expositions gelées pendant deux mois par le confinement. Le vernissage était le jeudi 12 mars. Le lendemain, les portes du bâtiment de la Hodlerstrasse ouvraient leurs portes aux premiers visiteurs. Le soir même, c’était fini. Une inquiétude régnait à propos des suites de cette manifestation. Comme les impressionnistes canadiens (arrêtés eux définitivement en plein vol à l’Hermitage de Lausanne), il s’agit en effet d’une tournée. Cette dernière a commencé par le Haus der Kunst de Munich. Berne se situe avant l’Arab Museum of Modern Art de Doha et le Guggenheim de Bilbao. Autant dire qu’il a fallu aménager les plages horaires pour que chacun retombe sur ses pieds. Le Kunstmuseum a ainsi pu reprendre ses activités le mardi 12 mai avec cet «El Anatsui, Triumphant Scale». Cette «échelle» gigantesque a du reste contraint à placer un artiste contemporain dans la partie historique de l’édifice. Un corps de bâtiment correspondant mieux selon moi à la grande peinture suisse du XIXe siècle.

Au début, la sculpture

Mais qui est El Anatsui? Né en 1944, l’homme voit le jour au Ghana, alors colonie anglaise. Orphelin de mère, il se retrouve élevé par un oncle. Une famille d’artistes, de poètes ou de musiciens. L’adolescent entre ainsi sans problèmes au département des beaux-arts de l’Université de Kumasi. Il y pratique la sculpture. Le diplômé enseigne par la suite un peu. Il passe ainsi dès 1975 à l’Université du Nigeria à Nuskka. Le Nigeria, qui ne se porte jamais très bien, vient de vivre l’effroyable guerre du Biafra. Peu après, le pays voit son économie s’effondrer. El Anatsui travaille alors le bois. Il donne d’abord des plateaux sculptés, qui pourraient tout aussi bien sortir d’un alpage suisse. Puis il se met à créer des reliefs en utilisant des espèces aux couleurs différentes, dont l’ébène. Des œuvres de ce type se voient présentées au premier étage du Kunstmuseum en provenance de collections aussi bien africaines qu’européennes. Il y a là même de lui une rareté. Un tronc d’arbre travaillé au corps. C’est intéressant, bien sûr, mais l’homme ne s’est pas encore trouvé. Il le fera accidentellement en 1998. A 54 ans. El découvre alors un tas de capsules de bidon de lait jeté dans les buissons. Un éblouissement et une révélation.

El Anatsui. Photo DR.

Comme en Europe, ces capsules sont colorées. Du rouge. Beaucoup de rouge. Mais aussi de l’or et du bleu. Une féerie multicolore en dépit de la modestie du matériau. L’artiste en devine tout de suite les possibilités. Ces résidus, d’abord trouvés puis recherchés avidement (il n'y a heureusement pas que sur le lait!), forment pour lui comme les tesselles d’une mosaïque. Mais ils n’ont pas la rigidité de la pierre ou du verre. Avec eux, El Anatsui va pouvoir composer d’immenses draperies tout en souplesse, en dépit des éléments métalliques. Il suffit de lier les capsules les unes aux autres avec de rivets. Un travail de Romains, même si nous sommes en Afrique. L’homme, qui se voyait comme un créateur solitaire, doit se muer en chef d’équipe, pour ne pas dire d’entreprise. Une trentaine de petites mains (soit soixante mains) se révèlent indispensables pour ajuster en un temps record des éléments de quelques centimètres carrés, en suivant le carton donné par El Anatsui comme pour une tapisserie.

Gravures et céramiques

Ces immenses drapés, aussi somptueux que des parois d’églises byzantines, composent l’essentiel de l’actuelle exposition, conçue par le défunt Okwui Enwezor (le Nigérian responsable de la Biennale de Venise de2015) et Chika Okeke-Agulu. Il y en a aux cimaises du rez-de-chaussée comme à l’étage. Mais ce n’est pas tout! Les commissaires, aidés par Kathleen Bühler pour l’étape bernoise, ont introduit la sculpture sur bois. Ils ont fait une place à la gravure. El Anatsui a pratiqué cette dernière de manière traditionnelle dans les années 1970, avant l’y revenir avec l’imprimante 3D au début du troisième millénaire. Il fallait enfin une salle pour les poteries de l’artiste, qui ressemblent vues de loin à des sculptures sur pierre. Le créateur se devait d’être représenté sous toutes ses formes, même si le public ne retient encore de lui que ses drapés, larges comme des rideaux d’opéra.

Un échelle gigantesque. Photo El Anatsui, Kunstmuseum, Berne 2020.

L’ensemble produit son effet, même si les lieux (où il est certaines pièces sont entrées au chausse-pied) lui conviennent comme je l'ai dit assez mal. Il y a ici de quoi satisfaire tous les publics, comme c’était naguère le cas pour le sculpteur sénégalais Ousmane Sow. El Anatsui est à la fois un moderne et un classique. Son œuvre ne possède rien de conceptuel, tout en s’ouvrant à la réflexion. L’esthétique n’y est jamais perdue de vue, même si d’aucuns se focaliseront sur la vision d’une Afrique post-coloniale. L’imagination reste ici au pouvoir, transformant du rebut en or comme s’il s’agissait d’une pierre philosophale. Le tout sans intellectualité. Bref, il y a largement de quoi rêver. L’Afrique en a bien besoin.

Pratique

«El Anatsui, Triomphant Scale», Kunstmuseum, 8, Hodlerstrasse, Berne, prolongé jusqu’au 1er novembre. Tél. 031 328 09 44, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert le mardi de 10h à 21h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h.

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