Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum se penche sur les "Ombres" gravées, dessinées ou photographiées

L'exposition tient du florilège, vu la dimension du sujet. Elle va du XVIe siècle à nos jours. Le cabinet graphique du musée a fait un gros effort de présentation.

Le Warhol argenté, qui fait l'affiche.

Crédits: Succession Andy Warhol, Kunstmuseum, Bâle 2021.

Vaste sujet! Depuis quelques jours, le cabinet graphique du Kunstmuseum de Bâle propose une exposition centrée sur les «Schatten». On se souvient que l’Hermitage de Lausanne avait traité, avec plus d'ampleur, le même thème en peinture durant l’été 2019. Il y avait là des ombres de toutes les couleurs. Nous restons cette fois dans le monde de la gravure et du dessin. Plus du livre, dans le mesure où les œuvres sélectionnées par Marion Heisterberg comprennent des ouvrages anciens (XVIe-XVIIe siècles), dont beaucoup proviennent de la Bibliothèque universitaire de la ville.

Proposée dans l’entresol du Hauptbau, l’exposition a-t-elle un fil? Oui. Et même deux, mais assez lâches. La commissaire brasse quelques grandes idées, comme l’illusion et l’ombre portée. Elle utilise aussi un artiste afin de traverser les espaces, composés de quatre salles et d’un long corridor. Le choix de Marion est tombé sur Markus Raetz, mort discrètement l’année dernière alors que le monde restait assoupi pour cause de confinement. Par essence joueur, le Bernois s’est beaucoup servi pour son œuvre innombrable de l’optique et de ses illusions. Le public (mais il y a là nettement moins de monde que pour Sophie Taeber-Arp à côté!) retrouvera donc à un rythme irrégulier certaines de ses pièces, dont plusieurs se sont vues empruntées à sa famille. L’unique dérogation au principe voulant que le Cabinet présente avant tout le patrimoine bâlois.

Traités en vitrines

Autrement, ce sont six siècles qui défilent, puisque nous sommes arrivés (non sans mal!) jusqu’au XXIe. A la Renaissance, qui succède au monde plat et sans ombres du Moyen-Age, les traités se multiplient pour représenter les ombres en tant que compléments à la perspective. Le visiteur trouvera ainsi, dans des vitrines créées ad hoc, les livres emblématiques de Dürer ou de Léonard de Vinci. L’édition proposée pour le texte rédigé au XVIIe siècle par le théoricien français Roger de Piles montre bien l’internationalisme de ces temps pourtant anciens. Il s’agit d’une traduction en italien imprimée vers 1750 à Dresde.

Le forgeron d'Eugène Delacroix, gavé en 1833, Photo Kunstmuseum, Bâle 2021.

Qui se retrouve-t-il aux murs dans ce florilège? Beaucoup de monde, le défilé incluant aussi un peu de photographie (plasticienne of course!). Peu de dessins anciens. Marion Heisterberg a favorisé pour cette époque la gravure d’après Giulio Romano et d’autres maîtres comme Cornelis Cornelisz de Haarlem. La suite comprend notamment Delacroix ou Granville. Une large place se voit bien sûr accordée à l’art moderne et contemporain, qui forme l’un des deux points forts du Kunstmuseum avec la Renaissance. Il y a là le célèbre autoportrait d’Andy Warhol. Du Gunter Förg et du Wolfgang Tillmans, Du Franziska Furter, du Richard Prince et une vidéo où Vito Acconci lutte contre son ombre. Un thème expressionniste par excellence! Bâle ne pouvait du coup pas passer à côté de Erich Heckel ou de la grande Käthe Kollwitz. De cette dernière, Marion a retenu une estampe sinistrissime où une mère cherche le cadavre de son fils sur un champ de bataille… Ici, les ombres sont véritablement partout.

Les photogrammes de Moholy-Nagy

Après avoir admiré une magnifique série de photogrammes (un procédé se situant entre la photo et l’estampe) de Lázló Moholy-Nagy, le visiteur ressort par où il est venu. La tête éblouie. D’autres choix eussent bien sûr été possibles. Mais comment ne pas saluer l’effort du Cabinet? Il a cette fois renoncé à ses alignements tristes (même si son récent Rembrandt restera dans les mémoires) pour un accrochage dynamique et aéré, rythmé par de grandes pièces, où même les vitrines jouent la variété. Le lieu se rapproche ainsi d’un nouveau public, même s’il ne lui faudra surtout pas oublier l’ancien.

N.B. Toujours dans le Hauptbau, le Kunstmuseum ressort, avec une radiographie à la taille 1/1, son «Adoration des mages» à l’attribution discutée depuis plus d’un siècle. S’agit-il, ou non, d’un Dürer du début des années 1490 peut-être exécuté à Bâle? On en glosera encore pendant des générations.

"L'adoration des Mages" en question. Photo Kunstmuseum, Bâle 2021.

Pratique

«Schatten», Kunstmuseum, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu’au 26 septembre. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h.

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