Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Bâle présente les dessins et pastels de l'Américaine Kara Walker

Pas assez activiste pour certain, trop Noire pour d'autres, l'Américaine travaille sur le racisme et le féminisme sans oublier d'être avant tout artiste.

Obama-Othello.

Crédits: Kara Walker, Kunstmuseum, Bâle 2021.

«Black Lives Matter». «Metoo#». La nouvelle exposition du Kunstmuseum de Bâle se situe au confluent des deux grands mouvements de ces dernières années. Les fâcheux pourraient voir là de l’opportunisme. Leurs adversaires répliquerait que les institutions culturelles ne peuvent pas rester en dehors des problèmes sociaux actuels. On connaît la polémique, qui enfle toujours davantage. Les musées sont-ils voués aux beaux-arts purs, ou doivent-ils refléter l’état de la société? Réponse, la plupart d’entre eux ménagent aujourd’hui la chèvre et le chou. Ils passent de l’un à l’autre pour se dédouaner auprès de tout le monde…

Kara Walker. Photo DR.

En 2018, le Kunstmuseum bâlois avait déjà invité Theaster Gates, un «collectionneur de collections et d’archives oubliées». Je ne vous en avais pas parlé. J’avoue humblement que je n’avais rien compris à ce qui se voulait «une vision critique de l’eurocentrisme» de l’institution invitante. Les musées occidentaux devraient selon Gates aujourd’hui regarder vers le monde, sans se l’approprier pour autant. La chose demeurait très conceptuelle. L’Américain est une révélation d’Art/Basel. Comme quoi tout finit par se tenir, si ce n’est que l’homme demeurait focalisé sur les Etats-Unis. Trois ans plus tard, l’institution reçoit Kara Walker. Une Noire ayant passé son adolescence à Atlanta, Géorgie. Un ville sécessionniste, puis longtemps ségrégationniste.

Le choix du papier

Kara est née en Californie courant 1969. Elle a donc presque toujours vécu dans le monde d’après, celui qui se rappelle cette séparation en deux de l’Amérique. Un souvenir longtemps tu, mais qui remonte de plus en plus fort à la surface, sans lien de solidarité avec le racisme visant aujourd’hui encore les Asiatiques ou les Indiens. La femme appartient à une bourgeoisie éduquée. La plasticienne est même sortie du sérail, dans la mesure où son père exerçait la profession de professeur d’histoire de l’art. Faut-il voir là son influence? La débutante pratique des médiums rares, se concentrant sur le papier. Elle utilise l’encre et le lavis. Le pastel. Le fusain. D’où sa présence aujourd’hui, dans l’étage du Neubau voué au dessin.

Un accrochage très serré. Ici, la série acquise par le musée en 2018. Photo Kara Walker, Kunstmuseum, Bâle 2021.

Devenue quinquagénaire, Kara reste fidèle à la figuration, parfois un brin caricaturale. Un art militant se doit de demeurer proche du réel, même si les constructivistes russes se sont imaginés il y a cent ans révolutionner le monde à coups de ronds et de carrés. Peu montrée en Europe, même si elle a eu son exposition en 2007 au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, l’artiste propose à Bâle le contenu de son atelier, présenté de manière non chronologique. Il y a là des pièces que l’Américaine n’a jamais montrées, de peur d’apparaître trop personnelle ou inutilement provocatrice. Elle-même parle à propos des quelque 600 pièces montrées d’«excavation» (1). C’est comme si elle avait fouillé, à la manière d’une archéologue, dans ses vieilles affaires.

L'art de déstabiliser

Deux thèmes se dégagent vite dans cette exposition qui a dû annexer, faute de place suffisante, l’énorme corridor souterrain (deux attelages d’éléphants s’y croiseraient à l’aise) séparant le Neubau du Hauptbau. C’est le racisme et le rabaissement de la femme, la Noire supposée sur-sexuée subissant une double peine. Le choix du dessin par Kara, dont je vous parlais plus haut, est en partie lié à la chose. La toile reste pour elle un support masculin et Blanc. Et donc dominant. Notons cependant que sa décision de se limiter au papier flottait par chance dans l’air du temps. On ne compte plus aujourd’hui les dessinateurs et dessinatrices, même si l’Américaine détonnait davantage dans le paysage il y a trente ans.

Beaucoup d'oeuvres sont montrées pêle-mêle dans des vitrines. Photo Kunstmuseum, Bâle 2021.

Invité à regarder des contenus de vitrines ou des accrochages en nuage bien serrés aux murs, le public se retrouve vite au cœur des deux sujets. Racisme-féminisme. Féminisme-racisme. Ils reviennent de manière obsessionnelle, à croire qu’il n’existe rien d’autre. C’est comme si Kara Walker s’y voyait toujours ramenée. Elle-même explique qu’elle reste cependant assise entre deux chaises. Elle ne fait pas franchement partie des activistes, ce que ces dernières lui reprochent. Mais pour les acheteurs des galeries qui la soutiennent, elle apparaît déjà trop Noire. Il faut dire que l’humour et la dérision utilisée par la créatrice ne l’aident guère. Quand les positions se veulent tranchées, elles le sont en général avec un sérieux mortel. Or Kara déstabilise volontiers son public. «La race serait-elle moins fluide que le genre? Ressemblerait-elle à du sperme visqueux collé sur ton visage?» Avouez que ce sont là des questions qui ne se posent pas…

Découpages

Reste en plus le classicisme de la forme, qui peut aussi troubler. Kara ne se veut pas moderne, comme en Afrique du Sud le célèbre William Kentridge. Elle utilise du reste comme lui un graphisme formé de silhouettes. On lui doit aussi un peu de vidéo. Elle donne, comme le visiteur peut le constater à Bâle, une grande importance au papier simplement découpé avec des ciseaux. Un art modeste. Un art domestique pauvre, même si c’est celui que pratiquaient les bonnes familles genevoises au XVIIIe et XIXe siècles. Ce n’est qu’exceptionnellement que Kara s’attaque aux grands formats, si caractéristiques d’une vision machiste de la peinture. Cette dernière pousse chaque artiste à créer le plus grand format possible, comme s’il s’agissait de gonfler un sexe.

Quelques grandes pièces rythment l'exposition. Photo Kunstmuseum, Bâle 2021.

Et que fait-elle alors? De vastes portraits liés à Barack Obama, vu comme un sauveur. La concrétisation du rêve de Martin Luther King. Kara n’a pas été déçue par son action sur deux mandats, comme beaucoup d’autres. Dans un pastel récent, l’artiste montre l’ancien président vêtu comme le Maure d’«Othello», tuant un Iago ayant pris les traits de Donald Trump. Cette œuvre, avant tout forte sur le plan de l'exécution, montre une impressionnante maîtrise du médium. Elle sert d’ailleurs d’affiche à la manifestation, qui connaît un certain succès. Avec l’ambiguïté que cela suppose. Lorsque j’ai vu l’exposition, un dimanche après-midi, tous les visiteurs restaient Blancs!

(1) Un cycle de 38 grands dessins a été acquis par le Kunstmuseum en 2018.

Pratique

«Kara Walker, A Black Hole is Everything a Star Longs to Be», Kunstmuseum, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu’au 26 septembre. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h.

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