Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Thoune présente, hors Bauhaus, le paysagiste Johannes Itten

La rétrospective occupe dix salles. Parcours chronologique et aéré. Le Bernois séduit dans un musée au merveilleux décor de grand hôtel 1880.

Johannes Itten. Autoportrait en 1911.

Crédits: Succession Johannes Itten, Kunstmuseum, Thoune 2020.

Il a vu le jour en 1888. Le peintre est mort en 1967. Il ne s’agit donc pas d’un gâteau d’anniversaire, avec toutes les bougies que cela suppose. Mettons au contraire qu’il s’agit d’une coïncidence presque astrale. Peu après Berne, Johannes Itten se voit ainsi honoré à Thoune. Le propos se révèle bien sûr différent. Il faut varier les plaisirs. Le Kunstmuseum de la Ville fédérale rappelait avant tout l’homme du Bauhaus. L’enseignant qui aida à former cette école pour psycho-rigides, avec son compatriote Paul Klee. Tous deux devaient d’ailleurs se battre contre leurs condisciples les plus dictatoriaux, Itten claquant la porte dès 1923 afin de fonder à Berlin son propre lieu d’enseignement. Le Kunstmuseum de Thoune s’intéresse pour sa part aux rapport entre l'artiste et la ville. Un art du paysage, découvert dans les années 1910 et retrouvé avec de grandes aquarelles presque figuratives après 1960. Avouez que c’est tout de même plus simple!

Lac de Thoune. Une toile de 1940. Succession Johannes Itten, Kunstmuseum Thoune 2020.

Je ne veux pas avoir l’air de me répéter, mais je vous rappellerai tout de même que Johannes Itten était fils d’instituteur, très tôt orphelin de père. Atavisme? Reproduction culturelle? Le Bernois oscillera toute sa vie entre l’enseignement et sa création personnelle. La chose commence avec ses études, aussi bien accomplies à l’Ecole des Beaux-arts de Genève que dans un séminaire pour instituteurs à Hofwil. Le débutant donnera ainsi des leçons à de jeunes écoliers de Schwarzenburg avant de devenir l’un des piliers du Bauhaus, puis le responsable de sa propre école avant de finir (jusqu’à l’âge de la retraite) à Zurich. Il s’y occupera ainsi dès 1938 (1) de la Kunstgewerbeschule, située aujourd’hui encore dans une belle architecture de cette époque, tout en participant à la difficile naissance du Museum Rietberg. Une institution zurichoise vouée aux arts extra-européens. De 1952 à 1956, il se retrouvera du reste à sa tête, le contrat avec la Kunstgewerbeschule expirant en 1953. L’année de ses 65 ans. La quille!

Une étonnante diversité

Il faut donc situer entre ces moments de plein emploi, voire d’heures supplémentaires, le travail personnel d’Itten. Un horaire d’autant plus chargé que l’homme a beaucoup donné dans la spiritualité, adhérant à la secte (je ne sais pas si c’est là le bon mot) Mazdanan. Un culte à cheval sur le christianisme et le zoroastrisme. Les figures libres montrées à Thoune n’étaient pas vraiment celles que Berne exposait entre août 2019 et février 2020. Le public retrouvait alors les réflexions théoriques de l’enseignant, avec ce qu’elles pouvaient offrir d’aride. Il y avait ainsi, sur un immense mur, plus de 200 feuilles tirées de ses grands carnets. Un véritable cauchemar pour qui ne s’intéresse pas trop aux élucubrations qu’a parfois engendrées le Bauhaus. Ce choix sévère ne rendait par ailleurs pas justice à un homme dont la diversité d’inspiration laisse parfois pantois.

L'une des aquarelles tardives des années 1960. Succession Johannes Itten, Kunstmuseum, Thoune 2020.

A Thoune, Helen Hirsch (par ailleurs directrice du Kunstmuseum) et Christoph Wagner n’ont en revanche pas eu peur des chemins de traverses. Une attitude louable face à des paysages. Il y a aussi bien les hésitations des débuts, une certaine forme de cubisme apparaissant vers 1912, que des retours périodiques au classicisme. Comme Picasso, en mineur bien sûr, Johannes Itten est capable de produire simultanément des toiles très différentes les unes des autres. Cette diversité éclate dans les quelque dix salles (eh oui, dix dans une petite ville!) qu’occupe la rétrospective. Le Kunstmuseum peut ainsi présenter de magnifiques feuilles représentant des arbres (Itten affectionne le troncs coupés vus de haut, découvrant leurs stries) à côté d'une vaste toile intitulée «Adieu», composée de carrés multicolores. Un machin bien dans la mouvance de «l’art concert» de Zurichois du type Max Bill ou Richard Paul Lohse. Quelque chose entre le carrelage de salle de bains et l’illustration de l’aléatoire par les mathématiques.

"Guillaume Tell" imprévu

Plus ou moins chronologique, présenté avec un minimalisme de bon aloi, l’ensemble séduit par son intelligence et sa cohérence. Il y a là des œuvres rares. Rarement visibles en tout cas. Si tout le monde considère aujourd’hui Johannes Itten comme une figure essentielle de penseur et de passeur du XXe siècle, l’artiste reste chez lui comme en retrait. Sans doute parce qu’il déconcerte. Le créateur protéiforme dérange. Il ne faut du coup pas s’étonner si le Kunstmuseum de Berne laisse d’ordinaire en caves son immense «Guillaume Tell» datant comme par hasard de 1940, année de «défense spirituelle» suisse contre l’Allemagne. Mais le Kunsthaus de Zurich se présente pas davantage la «Géométrie organique» de 1958. Une réussite en dépit du parti-pris ahurissant de départ. La toile est à moitié figurative et à moitié abstraite! Idem pour le Kunst Museum de Winterthur dont provient l’énorme «Début de soirée», lui complètement abstrait. Une abstraction un peu à la Miró. Enfin, un peu…

Le hall du Kunstmuseum. Photo Trover.com

L’exposition permet aussi de bien regarder le Kunstmuseum de Thoune comme lieu architectural. Situé à la limite de la ville ancienne (encore une cité alémanique de carte postale!), il occupe ce qui semble avoir été un grand hôtel. D’où une cour intérieure couverte évoquant en moins étriqué le Beau Rivage de Genève et en plus petit les Trois Rois de Vevey. Colonnades sur trois étages. Plus une verrière comprenant des éléments de vitrail. Un double lavabo 1900 ahurissant (avec tuyauterie d’époque) complète la visite dans dans les toilettes. La vue superbe sur l’Aar fait bien sûr plus sérieux que des WC. Une maison dans le goût de la Sécession viennoise, très insolite dans notre pays, se laisse enfin deviner de l’autre côté de la rue. Comme la Suisse peut devenir séduisante une fois qu’on est sorti de Genève!

(1) 1938 est l’année du départ d’Itten de l’Allemagne nazie. Il s’y occupait encore d’une école d’impressions sur textiles. Un art moins risqué...

Pratique

«Johannes Itten & Thun: Natur im Mittelpunkt», Kunstmuseum, 4, Hofstettenstrasse, Thoune, jusqu’au 22 novembre. Tél- 033 225 84 20, site www.kunstmuseumthun.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

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