Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Saint-Gall nous livre ses nouvelles "Sammlungsperspektiven"

Chaque année, l'institution brasse ses collections en adoptant de nouveaux points de vue. Il y a cette fois non pas une, mais deux expositions rondement menées.

Quelques murs en couleurs, comme pour ces regards de dos dus à Constant Troyon ou Fredinand Hodler.

Crédits: Sebastian Stadler, Kunstmuseum Sankt-Gallen 2021.

Il existe la version longue. Plus la version courte. Les deux se rejoignent en ce moment au Kunstmuseum de Saint-Gall. L’institution alémanique propose au rez-de-chaussée une double «Sammlungsperspektiven». Le visiteur trouvera là de quoi faire. N’oublions pas qu’il entre dans ce beau bâtiment, rouvert après travaux en 1987, par un de ses petits côtés. Et il y a déjà place, sur la façade d'acccueil néo-classique, pour un bel alignement de colonnes ioniques!

Un alignement plus sage, pour faire diversion. Le Bonnat est au milieu. Photo Stefan Rohner, Kunstmuseum, Sankt-Gallen 2021.

Depuis 2017, le Kunstmuseum, placé sous la direction de Roland Wäspe et de Roman Griesfelder (ce dernier pour la partie financière), monte chaque année une exposition autour de ses collections. Il faut dire que ces dernières manquent cruellement de place, d’autant plus que le musée nourrit de grosses ambitions en matière d’expositions temporaires. Des présentations axées sur la création contemporaine, de préférence suisse. Les cantons alémaniques ne développent pas cette peur des Français (et parfois des Romands) de paraître à la fois chauvins et provinciaux. Autant dire que le fonds patrimonial toucherait le fond s’il n’y avait pas ces bulles d’air. Or il s’enrichit constamment, surtout dans le domaine ancien (1). Une fois des icônes. Une autre un important ensemble de gravures. Une mécène comme Annette Bühler lui donne par ailleurs tous les ans un ou deux tableaux de maîtres italiens ou hollandais importants. On comprend que Saint-Gall nourrisse des projets de restauration et d’agrandissement! (2)

Questions de regards

La cuvée 2021 se révèle donc double. Fin mars a ouvert dans les salles habituelles «Blicke aus der Zeit». L’accrochage revisite, comme le titre l’indique, ses œuvres en partant du regard. Que nous disent des toiles parfois vieilles de plusieurs siècles? Des portraits, surtout. En quoi le message se révèle-t-il différent si le modèle nous regarde droit dans les yeux, si le personnage vu de dos tourne la tête ou s’il dirige enfin son attention vers un objet sortant du cadre, que nous ne connaîtrons par conséquent pas? Le fameux hors-champ sur lequel les universitaires glosent tant. Sur des murs blancs, mais se détachant aussi parfois de fonds de couleurs audacieux, ces peintures centrées sur l’humain (mais il y a aussi une vache de Constant Troyon!) nous font donc de l’œil. A nous de décrypter le message, mais surtout de contempler de bons tableaux. La peinture reste tout de même un art visuel. Ne nous embarrassons pas de trop de théories.

Le marché aux bestiaux de Sebastian Oesch. Photo DR.

Tout commence dans le hall par une effigie grandeur nature du graveur Adrian Zingg, réalisée par Anton Graff entre 1796 et 1799. Le plus célèbre portraitiste allemand de la fin du XVIIIe siècle était de Winterthour. C’est le prétexte pour conduire le visiteur dans l’atelier. Il y a aussi bien celui de Picasso que celui de l’impressionniste Max Liebermann. La boutique de David Teniers en 1651 vue par son collègue Thomas van Apshoven. Ou enfin, grâce à la vidéo, les lieux de travail de Roman Signer ou de Josef Felix Müller. Le tourbillon de regards commence ensuite. Il permet de mélanger hardiment les époques. L’accrochage reste parfois sage. Classique. Il peut aussi donner lieu à beaucoup de fantaisies. Il s’agit de ne pas lasser le public, comme les commissaires Lorenzo Benedetti et Matthias Wodlgemuth l’ont bien compris. Une icône peut très bien se retrouver entre deux faces modernes.

"Highlights" et découvertes

Si l’idée générale peut séduire, il n’est pas interdit de regarder les œuvres une à une, avec ce quelles supposent de retrouvailles ou de découvertes. «Blicke aus der Zeit» se doit bien sûr de montrer les «hihlights» des collections. Deux superbes Hodler, dont une Valentine mourante. Une délirante «Suzanne au bain» symboliste de Franz von Stuck, qui ne déparerait pas Orsay. Un saint énamouré esquissé vers 1590 à Urbino par Barocci. Une «Odalisque» de Corot (en copropriété avec le Kunstmuseum de Bâle)… Le grand "Autoportrait" presque expressionniste de Lovis Corinth. Mais le thème offre aussi la possibilité de mettre en lumière des toiles confinées en caves. Le curieux découvre ainsi aussi bien un superbe portrait d’homme de Léon Bonnat, très insolite ici, que l’œuvre d’un Saint-gallois mort à 27 ans en 1920. Un coup de projecteur se voit en effet donné sur Sebastian Oesch, dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Et c’est là une révélation, avec notamment un énorme «Marché aux bestiaux» de 1919. Et qui est au fait cette Marie-Louise Bion, qui légué à sa mort en 1939 son bel autoportrait?

La "Suzanne au bain" de Franz von Stuck, qui en a réalisé plusieurs versions. Saint-Gall possède la grande. Photo DR.

Sorti de cette galerie de visages, le visiteur peut entrer depuis début juin dans une seconde partie plus éphémère, «Einblicke-Ausblicke». Signée par Matthias Wohlgemuth seul, cette seconde section se focalise sur la nature et le paysage. Des natures mortes, avant tout néerlandaises, pour commencer. Elles sont accrochées aux murs d’une sorte de salon occupé par une installation, avec des bibliothèques pleines de livres factices, d’Andres Lutz & Anders Guggisbeg. Un duo vu notamment au Kunst Museum de Winterthour. Suivent, hélas sans les fonds colorés ni les explications murales de l'autre partie, des vues de Suisse et d’ailleurs. Là aussi, les siècles se télescopent. Notamment représenté par une huile d’une taille colossale, le Danois Per Kerkeby, mort en 2018, fait ami-ami avec Edouard Vuillard (un don récent) ou le Genevois Edouard Vallet (un des chouchous du musée). Un gigantesque Mario Merz (une toile pour une fois) n’est pas loin de Pissarro. Un Pissarro de jeunesse.

Courbet et Monet

Là aussi trouvent place quelques réalisation admirables. Je pense à deux paysages de Gustave Courbet, dont un coucher de soleil sur le Léman presque entièrement rouge. Je songe au célèbre «Palazzo Contarini», sans doute le plus beau des Monet vénitiens. Il y a aussi Hodler, bien sûr. Et à côté un tout jeune Sebastian Oesch encore influencé par lui. Quelques fleurs de Warhol peuvent donner un lointain écho polychrome à une superbe «Fantasia coloristica» d’Augusto Giacometti datée 1913… Grand écart et accord parfait!

(1) La seule donation Maria et Johannes Krüppel Stärk de 2019 comprend 57 tableaux, 89 dessins et 1358 estampes.
(2) Je vous en parle dans un article suivant immédiatement celui-ci dans le déroulé de cette chronique.

Pratique

«Sammlungsperspektiven I et II», Kunstmuseum, 32 Museumstrasse, Saint-Gall. «Blicke aus der Zeit» jusqu’au 24 avril 2022. «Einblicke-Ausblicke» jusqu’au 10 octobre. Tél. 071 242 06 71, site www.kunstmuseumsg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

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