Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Lucerne s'offre Turner pour les 200 ans de sa Kunstgesellschaft

L'exposition réunit des toiles et des aquarelles à sujets avant tout suisses. L'artiste britannique a très souvent voyagé dans notre pays entre 1802 et 1843.

Genève, avec l'Ile Rousseau et le Jura, 1841.

Crédits: Tate Gallery, Londres 2019.

Joseph Mallord William Turner (1775-1851) reste un des peintres anglais de paysages les plus populaires, alors que l'étoile de son confrère et concurrent John Constable (1776-1837) commence à sérieusement pâlir. La postérité est comme la vie. Elle reste faite de hauts de de bas. Disons simplement que Turner semble aujourd'hui plus «moderne», même si cet adjectif ne veut strictement plus rien dire. Le public actuel préfère du reste ses dernières toiles (dont nous ne saurons jamais si leur auteur les considérait comme achevées ou non) à ses grandes compositions, encore classiques, du début. Le Britannique y frôle l'abstraction. Il faut beaucoup d'imagination pour voir là une mer, des arbres, des rochers et du ciel.

Aussi longtemps qu'il l'a pu, Turner resta un grand voyageur. Il tombait hélas au mauvais moment. De 1792 à 1815, en raison des guerres révolutionnaires puis napoléoniennes, ses compatriotes se virent privés de France, de Suisse et d'Italie, ce troisième pays manquant tout particulièrement à une nation habituée aux «Grands Tours». Le peintre a ainsi dû attendre 1802 pour faire une incursion sur l'autre rive de la Manche. C'était à l'occasion de l'éphémère «Paix d'Amiens» (1). Pour la suite, il a dû attendre la chute de l'empereur, qui donna un extraordinaire coup d'accélérateur à ce qui devint dès lors le tourisme. Turner visita la France, la Hollande, le Danemark ou l'Italie à de nombreuses reprises jusqu'en 1845. Il dessinait sur place dans des carnets et se lançait dans de rapides aquarelles. Les peintures venaient plus tard, dans son atelier londonien. D'où d'importantes inexactitudes topographiques qui ne semblaient pas le gêner. Tout est vu sous un grand angle, alors même que ce dernier n'existait pas encore en photographie.

Les ingrédients du sublime

La Suisse a longtemps formé l'une des destinations préférées de Turner. On peut le comprendre. Il y trouvait des lacs, des montagnes, de petites villes encore médiévales à l'époque et il adorait les tempêtes alpines. Bref, il y avait là tous les ingrédients du sublime. Il ne faut pas oublier que le maître s'était longtemps inspiré dans le genre de son aîné l'Alsacien Philippe-Jacques de Loutherbourg, qui n'aimait rien tant que les avalanches, les incendies ou les éclairs zébrant le ciel. Il ne faut donc pas s'étonner si le Kunstmuseum a choisi Turner pour l'exposition de prestige marquant les 200 ans de sa Kunstgsellschaft, à l'origine du musée. Une exposition à la fois facile et compliquée à monter. Si la Tate Britain conserve l'essentiel de l'œuvre de l'artiste depuis son don à la Nation (accepté du bout des lèvres en 1856), la moindre aquarelle de l'Anglais vaut sur le marché un prix fou. D'où ce paradoxe. Alors que la Tate possède des milliers de réalisations sur toile ou sur papier de Turner, qu'il peut seulement montrer de manière homéopathique, les prix d'assurances rendent les expositions à l'extérieur quasi impossibles.

Ouragan au Gotthard. Photo Tate Britain, Londres 2019.

Il ne faut donc pas s'attendre à une kyrielle de chefs-d’œuvre au Kunstmuseum de Lucerne, situé en haut d'un grand complexe construit par Jean Nouvel à côté de la gare et déjà restauré. En dépit de nombreux mécènes, dont certains ont offert le voyage d'un seul tableau important, les sommets sont restés sur les murs (et surtout dans les caves) de Londres. Organisée par Fanny Fetzer, Beat Wismer et David Blayney Brown, la manifestation se révèle certes opulente sur le plan quantitatif. Il y a aux cimaises de nombreuses œuvres, présentées de manière plutôt thématiques. Mais le visiteur y attend en vain les morceaux de résistance, même si j'ai noté la présence de «Le Déluge» (1805) ou de «La mort d'Actéon» (vers 1837). Il y a aussi quelque part «Funérailles en mer» de 1842, une toile octogonale souvent reproduite.

Catastrophe à Goldau

Les commissaires se sont bien sûr efforcés de réunir autant de pièces que possible à sujets helvétiques, et surtout lucernois, Turner a fait dans la ville un séjour assez long en août 1841. Il l'a vue de son œil propre. Autant dire que la petite cité prend sous son pinceau des aspects presque fantastiques. Il en va de même pour la grande aquarelle, prêtée par le Kunsthaus, montrant Zurich et son lac. Les libertés deviennent extrêmes avec le «Genève avec le Jura et l'Ile Rousseau au coucher du soleil» également de 1841. San le cartel, je n'aurais jamais reconnu une vue urbaine qui m'est pourtant familière. Avec Turner, il faut toujours qu'on ait l'air à la veille d'un cataclysme. Celui-ci l'a tant fasciné qu'il a peint Goldau parce que la bourgade avait été quasi détruite en 1816 par un éboulement ayant détruit 111 maisons et quatre églises, tuant au passage 487 personnes...

"Le Righi bleu", 1841. Photo Tate Britain, Londres 2019.

L'exposition peut sembler bien intentionnée. Elle n'en demeure pas moins froide, ce que soulignent les couleurs de cimaises et l'éclairage au néon. Le visiteur aurait aimé davantage d'intimité. Il a en revanche le plaisir de découvrir dans d'autres salles, ressorties du fin fond des réserves, toutes sortes de peintures suisses alémaniques de la première moitié du XIXe siècle. Il y a là du Felix Maria Dingg, du Johan Jakob Bierdermann, du Josef Reinhard ou du Johann Melchior Wyrsch. Il ne faut pas s'attendre à des merveilles, bien sûr, mais il se trouve parmi ces choses de très corrects portraits. Le mérite de cet accrochage est plutôt de donner à voir, autrement dit d'informer sur une période que notre génération connaît mal. L'histoire de l'art tient aussi de la construction mentale.

(1) Il a entre-temps parcouru la Grande-Bretagne en long, en large et en travers.

P.S. Le Kunstmuseum de Lucerne tente en ce moment d'acheter par souscription publique l'une des dernières aquarelles lucernoises encore en mains privées. Le public peut la voir dans l'exposition.

Pratique

«Turner, das Meer und die Alpen», Kunstmuseum, Lucerne, 1, Europaplatz, jusqu'au 13 octobre. Tél. 041 226 78 00, site www.kunstmuseumluzern.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 19h.

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