Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Lucerne révèle les univers fous du Belge Rinus van de Velde

A 38 ans, l'artiste tourne des films insolites où chaque élément du décor est créé avec du carton ou du papier. Il peint et il dessine aussi beaucoup.

Rinus van de Velde, autoportrait.

Crédits: Image tirée du site de l'artiste.

Tout n’est qu’illusions! Je ne vais pas commencer à philosopher amèrement sur les tromperies de l’existence. Je reviens juste de Lucerne, où j’ai vu au Kunstmuseum l’exposition de Rinus van de Velde. Or ici, les choses restent toutes des simulacres. Des jeux d’optique. Des trompe-l’œil. Des manipulations. Né à Louvain en 1983, le Belge nous mène constamment en bateau. Il y a du reste une fausse inondation dans l’une des onze salles consacrées à cet inconnu en Suisse. Je ne suis d’ailleurs même pas sûr que l’eau noire soit bien authentique. Il pourrait aussi bien s’agir, comme dans le «Casanova» de Fellini, d’un plastique brillant sous le feu des projecteurs…

La salle des ordinateurs. En carton! Photo Rinus van de Velde, Marc Latzel, Kunstmuseum, Lucerne 2021.

Mais trêve de préambules. «I’d Rather Stay At Home» se présente comme une rêverie en chambre. Aimant peu voyager, notre homme préfère inventer un monde plutôt que de se fatiguer à le parcourir. Ce démiurge crée son environnement avec une équipe dans un entrepôt pouvant également servir de studio de cinéma. Rinus me semble d’ailleurs par certains côtés l’héritier des magiciens de Hollywood ou de Cinecittà. Quand vous voyez un vieux film en noir et blanc (duo contrasté dont le Belge se contente pour ses tableaux au fusain) ou en Technicolor, les maisons ou les collines aperçues dans le lointain demeurent elles aussi des maquettes. Pas besoin d’un tour de passe-passe pour qu’elles aient au final l’air bien réelles, même si nous sommes dans un monde d’illusions. Il suffit pour cela d’un léger flou et de respecter les règles de la perspective.

Des films en forme de jeux de miroir

«I’d Rather Stay At Home» tourne autour de deux films réalisés depuis 2019 par Rinus van de Velde. «The Villagers», qui dure quarante bonnes minutes, fait s’entrecroiser sur l’écran des personnages ne se rencontrant en fait jamais. Nous sommes apparemment dans une station de montagne. Un joueur de tennis, un artiste, un homme en panne de voiture ou deux naufragés d’une improbable inondation, assis sur le toit de leur maison dévastée, alternent suivant les séquences. Le spectateur ne saura jamais qui sont, et surtout ce que font ces gens ne prononçant pas un mot. La non-action revient toujours à son point de départ. Aucune progression. Le spectateur se sent pris dans un jeu de rôles. L’omniprésence d’acteurs masculins apparemment déboussolés fait dire à la commissaire Fanni Fretzer (qui est aussi la directrice du Kunstmuseum) qu’il s’agit là d’«un film féministe». Mais on dit tant de choses dans la vie…

Dessin polaroid. Photo Rinus van de Velde, Kunstmuseum, Lucerne 2021.

Après avoir vu le film et s’y être consciencieusement perdu, le spectateur peut se promener dans l’exposition. Et c’est là qu’il retrouve tout. Il y a dans un coin le restaurant de la chaîne «Diner», qui faisait partie de la mythologie américaine dans les années 1950. Légèrement empoussiéré. Tout y a l’air dans son jus. Et pourtant non. L’équipe de Rinus a tout reconstitué en carton et en contreplaqué. L’essentiel est de créer l’illusion. D’ailleurs, vus de près, les textes aux murs ne comportent aucunes lettres réelles. Ils se contentent de donner une idée générale d’affiches ou de pancartes. Les tasses à café fatiguées sont en papier dur ondulé. Tout comme à mon avis la serviette noire, qu’a oublié là un des personnages du film. Ce sera la même chose avec l’atelier plein de vieux ordinateurs pourris, un peu plus loin. Mais eux ont servi de cadre au court-métrage «La ruta natural», comme l’éventaire de légumes créé de A à Z par l’équipe de Rinus van de Velde.

Immenses tableaux en noir et blanc

Sans aucun sens défini, le parcours permet de retrouver quelque part le toit de la maison inondée. La voiture rutilante des années 1960, qui se révèle elle aussi en carton. Les maquettes des lointains. Et des tableaux. Beaucoup de tableaux, plus faciles à vendre il est vrai par les galeristes anversois de l’artiste. Rien ici que du noir et blanc, ce qui leur donne l’air d’immenses photos. Mais moins tout de même que les petits dessins en couleurs, que j’ai d’abord pris pour des polaroids. Peut-être ces derniers sont-ils au fait tirés d’images prises par l’artiste belge? Allez vous y repérer dans ce jeux de miroirs! Dans ce poker-menteur! Il suffit en effet de découvrir sur son site les autoportraits de van de Velde pour comprendre que ce dernier possède un métier fabuleux. Il n’a donc pas besoin de modèles… Sinon en l’occurrence lui-même. C'est Rinus par Rinus. Comme il y a eu en Belgique vers 1900, un peu dans le même style du reste, Léon Spilliaert par Léon Spilliaert.

La voiture dans le col de montagne. Photo Rinus van de Velde, Marc Latzel, Kunstmuseum Lucerne 2021.

Parti pour rester dans l’exposition trois quarts d’heure, le visiteur se laisse facilement prendre à ce qui tient aussi du jeu. La chose devient particulièrement sensible avec «La ruta natural», au titre en forme de palindrome (on peut le lire dans les deux sens). Le film tourne en boucle. Mais à partir de quand le public regarde-t-il pour la seconde fois les mêmes images? Ou la troisième? Allez savoir! Et où se trouvent dans le musée les objets peints ayant servi aux décors? Il faut le temps de les identifier, maintenant qu’ils sont en trois dimensions. Avec quelques surprises supplémentaires. Même les pots de peinture, qui auraient logiquement servi à les colorer, demeurent ici de faux pots de peinture.

Pratique

«Rinus van de Velde, I’d Rather Stay At Home», Kunstmuseum 1, Europlatz, Lucerne, jusqu’au 20 juin. Tél. 041 226 78 00, site www.kunstmuseumluzern.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Important catalogue.

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