Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Berne met en lumière Johannes Itten, le Bernois du Bauhaus

Né en 1888, mort en 1967, l'homme a enseigné dans la célèbre école, mais il en a créé ou dirigé plusieurs autres. Il a fait passer beaucoup d'idées philosophiques dans les arts.

Johannes Itten dans le costume de bure dessiné par lui-même.

Crédits: DR

C'est l'année du Bauhaus, présenté comme un laboratoire de la modernité. La fameuse école, en dépit de ses trois sièges successifs (Weimar, Dessau et Berlin), n'a pas connu une bien longue existence. Quatorze ans entre 1919 et 1933. Mais son rayonnement touchera aussi bien l'Italie mussolininne (beaucoup moins effarouchée que l'Allemagne hitlérienne par ces nouveautés) que les Etats-Unis ou le Tel-Aviv des années 1930 et 1940. Tout le monde a fini par se réclamer peu ou prou du mouvement. Normal que l'année 2019, celle du centenaire, se retrouve émaillée de commémorations diverses.

Berne en propose deux. Je n'ai pas encore vu l'exposition du Zentrum Paul Klee, qui dure jusqu'en février. Ce sera pour plus tard. Il me faut d'abord vous parler de l'hommage rendu par le Kunstmuseum à Johannes Itten, dont il détient les archives érigées en fondation (une de plus!) . Un personnage clef, même s'il ne s'agit pas d'un très grand artiste. Un homme dont on parle peu, du moins sous une forme aussi détaillée. Le Bernois fait en général de la figuration intelligente dans les rétrospectives consacrées au Bauhaus, où il n'a pas enseigné très longtemps. Il a préféré diriger ses propres écoles ou tout bonnement une institution officielle. Itten a ainsi terminé sa carrière à la tête de la Kunstgewerbeschule de Zurich, où sa forte personnalité a marqué (un peu trop, peut-être) une ou deux génération d'élèves formés comme les petits soldats de «Die gute Form».

Une étape à Vienne

Le Kunstmuseum ne montre pas tout Itten. De cet homme né à Wachseldorn en 1888 (dans le canton de Berne) il propose un parcours allant des années de formation, entre la Suisse, l'Allemagne et Paris, jusqu'à son exil à Amsterdam en 1938. Sa vie commence plutôt mal. Orphelin de père, rejeté par son beau-père, élevé par on oncle et sa tante, il lui faut très jeune gagner sa vie. Ce sera l'enseignement primaire, puis secondaire. Deux premières marches, mais il ne le sait pas encore, vers la pédagogie artistique. Car Itten entend bien peindre! Il le fait d'abord dans le sillage de Ferdinand Hodler. Une œuvre de jeunesse présentée à Berne se révèle dans ce sens. Il faut dire que l'adolescent a effectué un court stage à l'Ecole des beaux-arts de Genève. Le débutant se met ensuite dans les pas de Paul Cézanne, puis part pour une Allemagne bientôt en guerre. Tout comme l'Autriche, où il ira ensuite. Itten fréquente à Vienne des cercles pour lesquels la Sécession fait déjà figure de vieille lune.

Le "Kinderbild" venu de Zurich. Photo Succession Johannes Itten, Kunsthaus Zurich 2019.

C'est de Vienne, où il a notamment croisé la «notorious» Alma Mahler, qu'Itten passe en 1919 au Bauhaus. Il faut dire qu'il a fondé dans la capitale de l'empire démembré sa première école. Privée, bien sûr. Le Bernois constitue déjà un figure au carrefour des idées intellectuelles. Après la théosophie et l'anthroposophie de Rudolf Steiner, il y a l'ésotérisme, puis la secte mazdaznan, à cheval sur le christianisme et les Zoroastriens. Ces passages vont laisser leur empreinte sur ses idées, bien sûr, mais aussi son enseignement. Cela chauffe très fort sous le crâne qu'Itten porte rasé, avec une robe de bure dessinée par lui-même. Berne peut ainsi proposer une reconstitution de sa «Tour de feu», de métal et de verres colorés, qui tourne dans un esprit nettement moins ludique que les futures machines de Jean Tinguely.

L'homme d'une secte

Itten n'a jamais beaucoup peint. Il l'a fait dans tous les styles, d'une abstraction constructiviste à une figuration stylisée. Son célèbre «Kinderbild», venu du Kunsthaus de Zurich, tient de l'icône à fond doré. Le Suisse enseigne. Il calligraphie. Il travaille son corps. La doctrine mazdaznan (à qui on reproche aujourd'hui sa primauté accordée à la race blanche) a développé une véritable théorie de la respiration. Il y aussi des carrés magiques et une représentation colorée de l'aura humaine. Tout cela finit par un clash en 1923. Itten quitte le Bauhaus pour le Temple mazdaznan, au bord du lac de Zurich, avant de repartir pour de nouvelles aventures. Son école de Berlin connaît le succès jusqu'en 1934, date où elle se voit interdite. Itten y tisse des liens avec notamment l'art japonais. Ses anciens collègues du Bauhaus voient à juste titre en lui un concurrent.

Johannes Itten avec ses élèves du Bauhaus en 1923. Photo DR.

Parallèlement, Itten a de plus dirigé depuis 1932 une seconde école à Krefeld. Elle se voue à l'art textile. Le tissu forme un mode d'expression moins dangereux dans l'ambiance plombée de l'après 1933. Mais Itten se retrouve rattrapé par son passé. Il figure avec deux pièces à la fameuse exposition itinérante sur l'art «dégénéré», partie de Munich en 1937. Il se voit démis de sa charge à Krefeld en 1938. Départ pour Amsterdam. Une cité qu'a choisi la même année un peintre du calibre de Max Beckmann. Il y crée un immense vélum, aujourd'hui disparu, pour le Stedeljik Museum avant de rentrer en Suisse. Fin d'une carrière internationale. Fin de l'exposition. Celle-ci ne parlera ni de la Kunstgewerbe Schule de Zurich, ni du Museum Rietberg de la même ville. Itten s'occupera de sa mise en place, avant même que le baron Eduard von der Heydt, lui-même venu du très libertaire Monte Verità, lui confie sa célèbre collection d'art asiatique et africain.

Un abus de pages de journal

Tout cela aurait pu donner une exposition passionnante. Elle ne l'est pas vraiment. Avec «Johannes Itten, L'art c'est la vie», Nina Zimmer et Christoph Wagner ont au contraire réalisé un monument d'ennui. Il y a là les peintures, toujours intéressante, certes (1). Les dessins de l'époque viennoise, fascinants dans leur synthèse de styles. Mais le public découvre surtout aux murs les fragments des «Tagebücher» de Berlin et de Krefeld. Des mélanges de textes et de dessins, qui suivaient la parution publique d'un premier «Tagebuch» en 1930. Je dois dire que voir sur trois rangs 276 feuillets du journal de Krefeld, présentés deux par deux, tient de l'épreuve initiatique. Surtout quand ces 276 pages en précèdent environ 80 autres, issues du journal de Berlin!

L'une des compostions abstraites d'Itten dans les années 1910. Photo Succession Johannes Itten.

Il est permis, dans ces conditions, de se demander à qui s'adresse une pareille manifestation. N'aurait-il pas mieux valu se limiter à une publication de ces journaux, ou plus simplement de leur mise en ligne? De plus, la présentation reste assez moche et les éclairages médiocres. Reste qu'Itten demeure tout de même une figure importante pour les mouvements artistiques et intellectuels de la première moitié du XXe siècle...

(1) Il y en au MoMA de New York.

Pratique

«Johannes Itten, L'art c'est la vie», Kunstmusuem, 8-12, Hodlerstrasse, Berne, jusqu'au 2 février 2020. Tél. 031 328 09 44, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mardi jusqu'à 21h.

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