Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Bâle s'est enrichi de quelque mille oeuvres en quatre ans

Une exposition en propose un choix, avec plein d'inédits de Georges Seurat à Sam Gilliam. Pendant ce temps, le Museum für Gegenwart a aussi connu des années fastes.

L'une des pièces de Katharina Fritsch montrées au Museum für Gegenwart.

Crédits: Katharina Fritsch, Pro Litteris, Kunstmuseum, Bâle 2020.

La force d’attraction constitue au musée que le «sex-appeal» est à une femme (ou un homme). Il y a bien sûr la capacité d’attirer des visiteurs, qui tient tant au cœur des politiques. Mais il existe aussi l’attrait que ce type d’institutions possède (ou ne possède pas) pour séduire les donateurs. De ce côté-là, le Kunstmuseum de Bâle n’a aucun souci à se faire. Le paquebot que fait aujourd’hui voguer Josef Elfenstein engrange à tour de bras. Il peut donc aujourd’hui proposer non pas une, mais deux expositions sur le thème des nouvelles acquisitions. Et encore! Pour «Continuously Contemporary», présenté comme de juste au Museum für Gegenwart situé au bord du Rhin (l’ex-Museum für Gegenwartunst), s’agit-il là d’un simple début! L’Emanuel Hoffmann-Stiftung aura besoin de trois fournées entières afin d’aligner ses dernières emplettes. Il faut dire qu’elle aime les séries en matière d’art contemporain.

Le "Paysage au piquet" de Georges Seurat, offert par les Amis du musée. Photo Kunstmuseum, Bâle 2020.

«Quatre ans, Cadeaux et achats», aujourd’hui organisé au Neubau, constitue un florilège. En quarante-huit mois, les collections du musée (hors fondation Emanuel Hoffmann) se sont enrichies de quelque mille œuvre. Si je sais bien compter, cela en fait à peu près une par jour, en comptant les samedis et les dimanches comme chômés. Dieu merci, il s’agit en grande majorité de réalisations sur papier. Autrement, il faudrait agrandir les réserves. Le Kunstmuseum a proposé l’an dernier au Hauptbau une exposition expliquant comment les pièces entraient dans ses collections. Tout se discute. Il faut du coup se dire que les mille ont victorieusement passé le cap de la sélection. Le musée ne peut, ni ne veut, accepter n’importe quoi.

Une moisson exceptionnelle

Je préciserai cependant qu’il s’agit là d’une moisson exceptionnelle. En 2018, l’institution a ouvert son Neubau, construit à toute vitesse. La même année, la fondation Bachhofen-Burckhardt s’est dissoute pour transformer en dons des dépôts comprenant aussi bien Memling que Cranach ou Titien. Un couple de psychiatres, Betty et Hartmut Raguse-Stauffer, a donné 400 dessins et gravures expressionnistes et néo-expressionnistes. Nolde, Dix et compagnie, plus un étonnant «Christ» de Modigliani. Une exposition a déjà écrémé ces dernières largesses au Neubau. Je vous en avais parlé. Voilà qui fait du nombre. Le reste résulte de donations isolées, effectuées en partie par des artistes, dont Sam Gillian qui a obtenu a passé 80 ans sa première grande rétrospective européenne à Bâle. Un vaste et magnifique tableau de cet Afro-Américain (je peux aussi parler correct) cale ainsi la première salle.

La "Cosmic Kitchen" des années 1970 de Martha Rosler. Photo Martha Rosler, Kunstmuseum, Bâle 2020.

Que retenir du tout? L’idée se voit formulée au départ par un texte mural. «Les collections d’un musée constituent le produit de décennies, voire de siècles. Des générations de directeurs, de donateurs et d’artistes ont ainsi contribué et contribuent encore à leur épanouissement. Notre ensemble grandit à l’aide de bonnes fortunes inattendues et d’efforts continus.» Je suis heureux que le Kunstmuseum ait accepté l’idée, en soi peu confortable, de hasard. Il sait cependant limiter ce dernier, comme le Kunsthaus de Zurich, par des compagnonnages de longue durée avec les mécènes et donateurs. Comme aurait dit ma grand-mère, il faut savoir chauffer les pieds des gens. Bâle forme ainsi une sorte de famille où la culture sait se marier avec l’argent. Beaucoup d’argent. Plus ce que l’on appelle d’une terme un peu grandiloquent le civisme.

Cézanne, Renée Levi ou Maria Lassnig

A l’arrivée, cela donne bien davantage de choses que l’espace réservé à l’exposition du Hauptau peut contenir. Il n’était bien sûr pas question de dégarnir les salles permanentes. Vous ne verrez donc là ni le grand paysage de Kirchner donné par Eberhard W. Kornfeld. Ni les Picasso, Klee, Léger et Dubuffet du legs Probst. Ni l’essentiel de la Fondation Bachofen-Burckhardt, qui a déjà faut l’objet d’une exposition. A Bâle, on sait montrer sa reconnaissance. Il y a en revanche le rarissime «Paysage au piquet» de Georges Seurat, remis en 2020 par les Amis. Un Camille Graeser offert par Miklos von Bartha en hommage au Genevois Pierre Darier. Une quantité de William Kentridge, présenté il y a peu au Museum für Gegenwart. Un petit dessin de Cézanne copiant un Holbein appartenant à Bâle. Une suite de gravures de la Ghanéenne de Londres Lynette Yiadam-Boakye, dont une vaste toile orne par ailleurs le grand hall du Neubau. Un Cranach arrivé en «don anonyme». Des œuvres de femmes, bien sûr, dont celles de Renée Levi, Silvia Bächli (qui est de Bâle) et de Maria Lassnig. Un paysage du quasi inconnu Jakob Christian Miville (1786-1836). Très bien, le Miville, du reste!

La "Marie-Madeleine" de Cranach. Un "don anonyme". Photo Kunstmuseum, Bâle 2020.

Cela fait déjà beaucoup, mais il faut aussi se rendre au Museum für Gegenwart (avec le même billet, ou plutôt le même macaron collé sur un vêtement). Ce dernier a choisi pour son premier accrochage, très aéré, Toba Khedoori, récemment vue à la Fondation Beyeler. Il y a aussi là David Claerbout, Francis Alÿs, Katharina Fritsch et Jeff Wall. Deux suites compléteront l’ensemble ces prochains mois, si tout va bien. Entre-temps, la fondation aura sans doute continué d’acheter et le musée de recevoir. Si cela continue à ce rythme d’enfer, il faudra prévoir un Neu-Neubau!

Pratique

«Quatre ans, Cadeaux et achats», Kunstmuseum, Neubau, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu’au 14 février 2021. «Continuously Contemporary», Museum für Gegenwart, 60, Sankt Alban-Rheinweg, jusqu’au 10 janvier 2021. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. C'est en principe encore accessible!

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