Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Bâle propose "L'Orient de Rembrandt". Une leçon d'histoire

L'exposition traite avant tout du "Siècle d'or". Les Pays-Bas doivent une bonne partie de leur prospérité jusqu'en 1672 au commerce avec la Chine, le Japon et les Indes.

"L'homme au turban" (en fait un portrait de fantaisie) de Rembrandt. Cette toile venue d'Amsterdam sert d'affiche à Bâle.

Crédits: Rijksmuseum, Amsterdam 2020.

Ouvrira? Ouvrira pas? C’est la question que se posaient les amateurs à propos de «L’Orient de Rembrandt», annoncée par le Kunstmuseum de Bâle pour le 31 octobre. Les confinements se multipliant en Europe, les craintes d’un report (voire d’une annulation) se multipliaient. Eh bien l’inauguration de l’exposition a bel et bien eu lieu! J’y étais. Oh! En modeste compagnie. Les foules attendues en temps normal n’étaient pas présentes. Autant dire que l’occasion semble à saisir au vol. Une prolongation «ad aeternam», comme le permettent les accrochages demandant peu d’emprunts, semble ici difficile. Les commissaires Bodo Brinkmann et Gary Schwarz ont frappé à la porte du Prado comme à celles du Kunsthistorisches Museum de Vienne, de la National Gallery de Londres ou du Rijksmuseum d’Amsterdam. Et je vous fais grâce du nom des prêteurs de Copenhague, Budapest et Varsovie, les Etats-Unis n’ayant tout de même rien envoyé...

Le portrait de la famille Sam par Aelbert Cuyp, venu de Budapest. Photo fournie par le Kunstmuseum, Bâle 2020.

Si les plus grands musées ont répondu présent, c’est parce qu’il s’agissait d’un sujet original. «L’Orient de Rembrandt» renvoie bien sûr à l’histoire de l’art, mais aussi à une première économie mondialisée. Alors que la Chine déverse ses porcelaines par millions en Europe (pas toutes de la meilleure qualité!), les Néerlandais partent vers 1600 à la conquête du monde. Parler de colonialisme, comme il devient très à la mode, ne serait pas tout à fait exact. Les terres intéressent moins que les produits. Pour les capitalistes d’Amsterdam, il s’agit d’importer des marchandises susceptibles de connaître une forte demande. Des produits de luxe, si possible. La place sur les bateaux n’apparaît pas illimitée, et les trajets demeurent très lents. La chose n’empêche pas des violences de toutes sortes, dont un chapitre de l’exposition s’étonne qu’elles n’aient pas été représentées. Douce naïveté… C’est récemment que les Néerlandais se sont enfin mis à sonder les aspects noirs de leur «Siècle d’or», au point que le Musée historique d’Amsterdam a renoncé à ces deux mots pourtant… historiques. Jusqu’à la catastrophique guerre contre la France et l’Angleterre de 1672, les Hollandais demeuraient persuadés de vivre un nouvel âge d’or.

Un îlot de richesses

Dans le fond, ces gens n’avaient pas tort! En quelques années, les Sept Provinces révoltées contre l’Espagne avaient connu un essor prodigieux. Ce pays neuf, sans réelle aristocratie et sans souverain effectif, avait vu émerger une classe de grands marchands. Une large prospérité en découlait, même si elle n’était de loin pas universelle. Il suffit de regarder les gravures de Rembrandt représentant des «gueux». Les fortunes amassées créaient cependant un «embarras de richesse», pour reprendre le titre du célèbre livre de Simon Schama paru en 1987. Comment une nation à majorité protestante pouvait-elle digérer les revenus de ses capitaux, alors que le reste de l’Europe connaissait au XVIIe une effrayante pauvreté? Le «Siècle d’or» espagnol ne formait que le cache-misère intellectuel et artistique d’une situation financière désastreuse. L’Allemagne ne se relevait pas des désastres de la Guerre de Trente Ans (1618-1648). Louis XIV avait beau se vouloir le Roi-Soleil. Il n’en connaissait pas moins un crépuscule à la «Sunset Boulevard».

"Marchands et marchandises dans un port de Méditerranée" par Thomas Wijck. Un envoi du Musée Fabre de Montpellier. L'imaginaire est au travail... Photo fournie par le Kunstmuseum, Bâle 2020.

Pendant ce temps, grâce à la Compagnie des Indes orientales, fondée en 1602, et à celle des Indes occidentales, apparue dix-neuf ans plus tard, les Provinces-Unies régnaient sur le commerce international. En 1639, ils étaient même parvenus à mettre un pied (oh, un tout petit pied!) au Japon, fermé sur lui-même. Débarquaient ainsi à Amsterdam des céramiques et des étoffes, des laques et des épices, des oignons de tulipe (pensez à la «tulipomanie» des années 1630!) et des pierres précieuses. Un tel étalage ne pouvait que fasciner les artistes et leurs clients. Ceux-ci se faisaient portraiturer enturbannés, afin de suggérer un Orient de fantaisie. Le public le voit bien au Kunstmuseum de Bâle. A côté de cartes géographiques se voulant précises et de gravures aspirant à restituer au mieux des mœurs exotiques, il y a partout aux cimaises les fantasmes d’un ailleurs plus sensuel et plus permissif. L’idée se retrouvera en Europe deux siècles plus tard au temps des peintures orientalistes.

Le luxe vient d'ailleurs

Le vrai et le faux, le réel et le rêvé cohabitent donc au sein des œuvres réunies par Bodo Brinkmann et Gary Schwarz. Il y a aussi bien là des portraits de familles en costumes «bibliques» que des scènes religieuses revisitées par une pseudo ethnographie. Des natures mortes chargées de porcelaines chinoises montées en vermeil aux Pays-Bas comme des coquillages. Le luxe semble toujours plus luxueux lorsqu’il vient de loin. Notez bien que la Chine, au même moment, se passionnait pour l’horlogerie européenne et les objets scientifiques que leur fabriquaient les Jésuites… L’exotisme fonctionne toujours dans les deux sens.

Le Rembrandt appartenant au Kunstmuseum, qui a servi de point de départ. Photo Kunstmuseum, Bâle 2020.

Tout cela se voit reflété par des œuvres aux mérites très divers. Nous restons dans le thématique. Rembrandt (1606-1669) est bien sûr là, même si son nom sert surtout à attirer le chaland. Il y a de lui des gravures et quelques toiles (moins de dix) datant surtout de ses débuts à Leyde, puis à Amsterdam. L'homme a vite fait figure d’artiste à la mode, même si ses dernières années ne furent pas si obscures que cela. Mais c’est dans les années 1630-1640 que le peintre se sert le plus souvent d’accessoires exotiques donnant au spectateur une idée de prospérité et de domination sur le monde. Il ne faut pas oublier qu’à part les marins et quelques négociants, les gens bougeaient peu à l'époque. Pourtant bien connu en Italie par le biais de ses estampes, Rembrandt n’est ainsi jamais sorti de ses frontières. On voyageait alors en chambre, par lectures mais surtout par objets interposés.

Oeuvres rares

Outre Rembrandt, il y a aux murs ses disciples (Gebrandt van der Eeckhoudt, Ferdinand Bol, Nicolas Maes et surtout Art van Gelder, le plus original d’entre eux). Plus d’autres peintres néerlandais, qu’on connaît parfois mieux pour leurs paysages (Aelbert Cuyp) ou des scènes truculentes (Jan Steen). La plupart de ces œuvres demeurent peu connues (1), dans la mesure où elles restent souvent secondaires. L’inépuisable Kunstmuseum de Bâle en a d’ailleurs trouvé dans ses réserves, dont précisément un Steen atypique, «Le Christ et les docteurs». Il faut ajouter à cela des gravures et des écrits. Ils forment la partie documentaire.

Restait à faire prendre la sauce. Objectif atteint! C’est une réussite tant sur le plan informatif que sur celui des toiles réunies. Et cela même si le titre, un peu racoleur, semble abusif. Sobre, la présentation sur des murs très colorés, sert le propos comme les plus belles toiles (je citerai «L’homme au turban» et «Le Christ et la femme adultère» de Rembrandt). Bref, il s’agit d’une réussite. On en a pris l’habitude au Kunstmuseum de Bâle. Il semble toujours faire mieux que son grand rival, le Kunsthaus de Zurich. Mais pourquoi donc?

(1) Et je ne parle pas des artistes! Qui a jamais entendu parler de Jacques Muller, Thomas Wijck, François Venant ou Michiel van Musscher?

Pratique

«L’Orient de Rembrandt», Kunstmuseum, Neubau, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu’au 14 février 2021. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Catalogue en allemand et en anglais. Cet article est immédiatement suivi par un autre sur l’exposition des gravures de Rembrandt à Bâle.

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