Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Bâle présente la photo "ordinaire" selon Ruth et Peter Herzog

Le couple a entassé 500 000 images argentiques depuis 1974. A l'encontre des collections élitaires, basées sur de grands noms, il aime les oeuvres anonymes.

La photo anonyme de Coney Island faisant l'affiche. Le paradoxe semble aujourd'hui que cette création banale, multipliée à l'infini dans tout Bâle, devient une sorte d'icône.

Crédits: DR, Collection Ruth et Peter Herzog, Kunstmuseum, Bâle 2020.

Ils sont sur la plage. Au loin se distingue une jetée sur pilotis avançant dans l’océan. Nous nous trouvons à Coney Island, qui fut «la» plage de New York (doublée d’un parc d’attractions) des années 1890 à1960. L’image date de la fin de cet âge d’or. Coloriée à la main, elle offre la particularité de montrer les personnages de dos, regardant on ne sait trop quoi. A moins qu’ils ne s’apprêtent tout bêtement à nager. Qui sait? Bien des photos ont depuis longtemps perdu leur sens originel. Elles existent de nos jours par les légendes qu’on veut bien leur donner.

L'une des salles, avec sa vitrine et un cliché mural démesurément agrandi. Photo Georgios Kefalas, Keystone.

Le cliché en question sert aujourd’hui d’affiche à «The Incredible World of Photography». Un titre en anglais pour une exposition se tenant depuis quelques jours au Kunstmuseum de Bâle. Elle présente la Collection de Ruth et Peter Herzog. Oh, une infime partie! Le second étage du Neubau accueille 400 pièces à peine, alors que le couple a entassé 500 000 tirages argentiques. Autant dire que le choix s’est révélé drastique. C’est à se demander si le hasard n’a pas fini par intervenir. Les grandes salles abritent à chaque fois une sélection donnant une vague idée de cet ensemble à la taille démentielle. Pour Peter Herzog, dont une longue «interview» se voit projetée à mi-parcours, il n’existe cependant pas d’image banale. Ou alors toutes le sont, puisqu’elles reflètent la banalité de vos vies. D’où le goût affiché du couple pour les albums anonymes. Ils racontent des histoires simples dont nous ne savons plus rien, si ce n’est que tous les personnages figurés sont aujourd'hui morts. Une immense vitrine a accueille quelques-uns. Ils sont ouverts sur une double page, élue sur des dizaines d’autres. Le zeste d’une série comprenant 3000 de ces gros livres reliés.

Le frère de l'architecte

Mais qui sont au fait Peter Herzog et son épouse Ruth Wyss? L’exposition passe comme chat sur braise au-dessus de ces considérations. Soit par discrétion des intéressés. Soit parce que les époux sont depuis bien connus dans leur ville de Bâle. Peter a aujourd’hui 72 ans. C’est le frère de Jacques Herzog, la moitié du binôme Herzog & De Meuron. Deux des architectes les plus sollicités de la Planète. Cet ancien juriste a longtemps fonctionné comme expert en tableaux anciens et objets d’art. D’où, explique-t-il aujourd’hui, sa fascination pour ses œuvres n’ayant ni auteurs connus, ni valeur vénale, ni rareté particulière. Ruth a lancé la machine en 1974. Elle a offert à son mari une brassée de photos anciennes, la plupart du temps sans identité. Ce cadeau a fait boule de neige. En 2002, quand le couple a ouvert dans la Oslostrasse un lieu comme il se doit redessiné par les Herzog & De Meuron (je me souviens d'avoir assisté à l’inauguration), il possédait déjà 300 000 œuvres. Il a pourtant parfois consenti des cessions. Les Herzog-Wyss ont ainsi vendu au Landesmuseum de Zurich quelque 70 000 images à sujets helvétiques.

Ruth et Peter Herzog. Photo SRS.

Jusqu’en 2011, le local de l’Oslostrasse (qualifié de «Laboratorium») a organisé des expositions, un peu pour «happy few». Il est permis de penser à la Fondation Auer-Ory à Hermance. Puis, en 2015, le tout a intégré l’immense «Kabinett» que les Herzog & De Meuron ont créé à leur propre gloire, et accessoirement à leur collections. Cette sorte de mausolée garantissait la pérennité d’un ensemble gargantuesque. La collection a parallèlement développé des contacts avec le Kunstmuseum, dont le directeur est membre de droit de ce conglomérat familial. D’où l’actuelle exposition, avec deux strapontins. L’Historisches Museum accueille déjà un ensemble tourné autour du «Moyen Age et Moderne» en photos. Dès le 13 septembre, l’Antikenmuseum, qui joue le rôle du pestiféré parmi les institutions bâloises (il ne se voit jamais associé à rien) montrera «Oriental Grand Tour». Une photo avec un Levantin moustachu orne du reste en préfiguration sa façade faisant face à celle du Kunstmuseum.

La carte de la sobriété

Mais, avant que je vous parle en son temps de ces expositions présente et à avenir, que donne l’actuel «The Incredible World of Photography»? Eh bien l’installation proposée dans un décor signé comme de juste Herzog & DeMeuron donne tout sauf l’idée de la surabondance, de l’exubérance et du fouillis! Les choses se sont vues sagement ordonnées dans des vitrines de bois blanc, une image démesurément agrandie occupant par projection un mur. Au touche touche, sous verre, il y a pêle-mêle des images au contenu devenu incompréhensible et des événements ou des personnages célèbres. Une fillette inconnue peut se retrouver mise en vedette aussi bien que la reine Victoria. Les décennies se bousculent, même si la première chambre se concentre sur les primitifs, du daguerréotype à l’ambrotype. Vu le choix des collectionneurs d’aller de 1839 à 1970, il faut au visiteur de bonnes connaissances historiques pour faire parler les œuvres Le procès d’Henriette Caillaux en 1914, c’est très loin, même si l’affaire avait à l’époque presque éclipsé la déclaration de la guerre. L’enterrement de François-Joseph, le mari de Sissi, en 1916 ne dit presque rien à la plupart des visiteurs. L’image montrant au cortège funéraire la nouvelle impératrice plus drapée de noir qu’une femme afghane dit pourtant un un clic la fin d’un monde…

Le livre-catalogue avec un quadruple négatif représentant Ingres (qui feignait de détester la photo) vers 1860. Le peintre était alors octogénaire. Photo DR.

La mezzanine prise entre deux séries de salles crée toujours une rupture au second étage du Neubau. Elle se voit cette fois utilisée pour l’entretien vidéo avec Peter Herzog, plus une animation visuelle. Chacun peut scanner son billet. «Ses» images apparaissent du coup sur le mur-écran. «The Incredible World of Photography» change ensuite de caractère. Le Kunstmuseum rapproche le 8e art de la peinture ou de son succédané actuel, «la photo plasticienne». Des femmes en volumineux chapeaux 1900, dues à un praticien anonyme, se retrouvent à côté d’un Renoir du Kunstmuseum où une dame arbore un couvre-chef orné d’un oiseau. «La Tour Eiffel» de Robert Delaunay se plante au milieu de la myriade d’images suscitées par ce monument construit pour l’exposition universelle de 1889. Et ainsi de suite... Le plus intéressant se révèle sans doute la Notre-Dame de Baldus, tiré vers 1860, à côté d’un grand tableau représentant la cathédrale en 1840. Le monument a entre-temps été restauré. Quasi refait. Reste que ce petit jeu peinture-photo fait long feu. Il y a des décennies que les historiens travaillent sur la question.

Du côté des plasticiens

Les rapports entre les archives des Herzog-Wyss et la photo plasticienne laissent pour leur part rêveurs. On ne peut pas dire qu’une Sherrie Levine se contentant de re-photographier des images (ici douze fois «L’absinthe» de Degas) pour créer des «appropriations» en sorte grandie. Mais la dame m’a toujours paru friser l’imposture. Le public risque du coup de se dire qu’une image plasticienne est simplement une photo coûtant beaucoup plus cher. Nous nous retrouvons de plus là en plein dans le vedettariat tant décrié lors de son entretien par Peter Herzog, avec tout ce qu’il suppose de faux-semblants. Idem pour les iconiques Mao de Warhol, finalement! Et pire encore pour une série, sans doute acquise à prix d’or par le Kunstmuseum. La suite abstraite et colorée de Joe Baldassari serait plus sûrement jetée à la poubelle par un simple amateur de photographie que la plupart des pièces anonymes présentées par les collectionneurs… A juste titre? Ne me faites pas dire d'hérésies.

Pratique

«The Incredible World of Photography», Kunstmuseum, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu’au 4 octobre. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h. Entrée 26 francs. Waouh!

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