Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Bâle montre un Füssli dramatique et théâtral

Le professeur de la Royal Academy qu'il était aussi aurait prononcé ses dernières paroles en latin. C'était lors d'un ultime cours en 1825, à près de 84 ans. La chose vous classe son homme! Johann Heinrich Füssli, à qui le Kunstmuseum de Bâle consacre aujourd'hui une superbe exposition, fait partie des artistes cultivés.

Crédits: Kunstmuseum, Bâle 2018

Le professeur de la Royal Academy qu'il était aussi aurait prononcé ses dernières paroles en latin. C'était lors d'un ultime cours en 1825, à près de 84 ans. La chose vous classe son homme! Johann Heinrich Füssli, à qui le Kunstmuseum de Bâle consacre aujourd'hui une superbe exposition, fait partie des artistes cultivés. Il faut dire que le Zurichois avait appris la théologie sur l'ordre de son père. L'adolescent avait également suivi les leçons de Johann Jakob Bodmer, qui dominait des bords de la Limmat la critique allemande. Grec, latin, histoire, mythologie, littérature et philologie avaient donc été son pain quotidien, que d'aucuns trouveront un peu sec.

En froid avec la Suisse, l'homme a fait carrière à Rome et à Londres avec un petit passage à Berlin. Dès 1778, il a vécu de manière permanente en Angleterre, qui a fait de lui Henry Fuseli. Une forme d'adoption comme une autre. Dès 1782, encouragé par Sir Joshua Reynolds, le peintre était devenu une célébrité. L'exposition de la première version du «Cauchemar» marque bien avant Goya une rupture dans l'histoire de l'art. Le rêve et l'inconscient entraient en scène avec cette femme étendue sur son lit la tête en bas (a-t-elle été violée?), avec un gnome ricanant assis sur son ventre et un cheval blême apparaissant entre deux rideaux. Le surréalisme a ici trouvé sa forme bien avant la lettre. Füssli en donnera jusque tard dans sa vie de multiples répliques afin de satisfaire la demande. L'une, en version horizontale, figure d'ailleurs dans l'exposition montée par Eva Reifert.

Milton, Homère et Shakespeare

Il y a plusieurs manière de montrer le peintre, qui reste peu connu dans les pays francophones. Le Louvre se contente ainsi de posséder une «Lady Macbeth», faisant l'affiche à Bâle. En 2005-2006, le Kunsthaus de Zurich, sa ville natale, avait choisi de nous faire la totale, avec un accent mis sur le dessin. Il faut dire que notre homme brille par son graphisme. Ses feuilles se révèlent spectaculaires, avec parfois des annotations en grec ancien. Le Kunstmuseum a renoncé à cet aspect connu de l’œuvre. Il se penche sur le drame et le théâtre. Un parti-pris intéressant. Füssli, qui a beaucoup lu et presque tout retenu, demeure un littéraire. Il n'y a chez lui ni portraits, ni paysages, ni natures mortes. Rien que des toiles inspirées par Milton, Homère, les Nibelungen, Christoph Martin Wieland (le cycle d'«Oberon») et surtout Shakespeare. Le dramaturge connaissait alors un regain de popularité en Angleterre avec des acteurs comme David Garrick ou Sarah Siddons. Deux superstars!

Füssli a puisé dans tout Shakespeare, qu'il connaissait sur le bout du doigt. Les comédies comme les tragédies. Les premières ont donné sous son pinceau des féeries, avec des choses impossibles à montrer sur scène. Les effets spéciaux restaient à venir. Il y a des créatures volantes, des distorsions d'échelle entre les personnages et des lumières irréelles. Notez que le l'artiste est allé plus loin encore avec de vieilles légendes nordiques pleines de dragons et de serpents de mer monstrueux. Ce sont plutôt les sentiments qui atteignent à la démesure avec les drames shakespeariens. Vous ne serez pas surpris d'apprendre que la pièce préférée de Füssli restait «Macbeth», qu'il a souvent illustré avec un faible pour les sorcières du premier acte. «Les sorcières apparaissant à Macbeth et à Baquo», prêté par un musée américain consacré à l'écrivain, possède tout ce qu'il faut pour plaire aux enfants actuels, même s'il reste difficile de faire rivaliser J.K. Rowling avec le grand Will. Le tableau se situe presque dans l'«heroic fantasy».

Magie noire et contes gothiques

Il ne faut pas se choquer de cette comparaison. A une époque où le cinéma restait à venir, Füssli a collaboré pour plusieurs galeries consacrée à Shakespeare ou à Milton. Un certain John Boydell avait ainsi imaginé un lieu rempli de tableaux, commandés aux meilleurs artistes. Il attira la foule en 1789. C'était l'époque du sublime, où l'on tentait de dépasser le cadre étroit du tableau. A la même époque, un artiste et homme de scène comme Philippe de Loutherbourg, réfugié à Londres, concevait l'Eidophusykon, qui annonçait les panoramas. C'est aussi le temps où une partie de la littérature virait de cap. Une partie de l'exposition se voit consacrée au «côté obscur des Lumières». Tout avait commencé au soleil avec les philosophes et «L'Encyclopédie». On en arrivait passé 1780 à la magie noire, aux contes gothiques et au magnétisme. Le grand retour de l'irrationnel, qu'allait attiser les angoisses nées de la Révolution.

Füssli fait partie de ce courant longtemps souterrain, qui déferle vers 1790. Il se montre ainsi le contemporain (ou le cadet) des écrivains Horace Walpole, William Beckford et Edward Young. Il fait corps avec ce moment mélancolique et inquiet. Ce n'est pas ainsi que l'on voit généralement la peinture anglaise, faite de portraits mondains et de paysages riants. Mais il ne faut pas oublier que Romney, auteur de tant d'effigies aimables, traça quantité de dessins situés dans des maisons de fous et que Sir Thomas Lawrence (l'un des amis et le principal client de Füssli) a donné une immense toile sur le thème de Satan. William Blake est en germe. Mais je sors un peu ici du sujet...

Jaune sable et violet profond

Installée en haut du Neubau, la rétrospective joue la carte de la sobriété. La première partie se joue sur un fond sable tirant sur le doré. Une superbe couleur mettant en valeur une peinture sombre. C'est parfait. La seconde se déroule sur un violet spectaculaire convenant à Shakespeare et Milton. Très bien. Entre les deux, un passage abrite la désormais traditionnelle intervention contemporaine. Une série de vidéos. Metteur en scène au Theater Basel, Thom Luz a conçu avec la complicité du vidéaste Jonas Alsleben des pantomimes où apparaissent en costumes modernes les personnages de Füssli. Il est question de «chorégraphie spatiale» et de «présence corporelle». Moi je veux bien. Mais la chose s'imposait-elle vraiment, ou est-ce juste pour «faire moderne»?

Pratique: «Füssli, Drame et théâtre», Kunstmuseum, Neubau,, 20, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 10 février 2019. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch. Ouvert du mardi au samedi de 10h à 18h, le mercredi jusqu'à 20h.

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