Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Bâle montre Sophie Taeuber-Arp. Une réussite éclatante!

Morte en 1943, l'artiste grisonne fait l'objet d'une rétrospective devant ensuite aller à Londres et New York. Vu le succès, la réservation est devenue obligatoire.

Sophie Taueber-Arp. Le portrait utilisé pour la publicité de l'exposition.

Crédits: Kunstmuseum, Bâle 2021.

Ce fut longtemps une inconnue célèbre. Ou alors la femme de l’ombre. Il y a bien longtemps que tout cela est fini. En 1989, pour marquer les 100 ans de sa naissance, Sophie Taeuber-Arp a fait l’objet de nombreux hommages en Suisse. Cinq ans plus tard, la Banque Nationale émettait un billet de banque vert (celui de 50 francs) à son effigie. Morte accidentellement en 1943, l’artiste est entrée depuis dans tous les musées d’art moderne soucieux de leur image. La déferlante féministe ne pouvait lui faire que du bien. L’actuelle rétrospective du Kunstmuseum de Bâle constitue ainsi la tête de pont d’une tournée devant (conditionnel) passer par Londres et New York. Mais ce «world tour» n’aura rien d’une révélation. Sophie est désormais connue partout.

Une oeuvre caractéristique des années 30, que l'artiste a décliné en plusieurs versions. Photo Kunstmuseum, Bâle 2021.

Rien ne prédestinait la Grisonne, née dans un Davos encore villageois, à devenir artiste. Et a fortiori l’élément féminin de «Dada» à Zurich en 1917. Tout a donc commencé doucement. Sophie se destinait aux arts appliqués. Ils pouvaient tenir de «l’ouvrage de dames». Elle a alors fréquenté les écoles d’arts et métier de Saint-Gall, la cité de la dentelle, puis de Munich et de Hambourg. La rencontre avec Jean (ou Hans) Arp, son aîné de trois ans, s’est faite en 1915. L’homme était de Strasbourg, autrement dit Allemand à l’époque. Le couple a fui à Zurich, dans la Suisse neutre. C’est là qu’il s’est retrouvé pris dans l’aventure Dada, mouvement destructeur aujourd’hui sacralisé (la même chose est arrivée avec Marcel Duchamp). Sophie allait créer, mais surtout danser. Une audace extrême pour celle qui était au départ une montagnarde…

Au départ des ouvrages de dame

La suite est internationale. Les Arp vivent des travaux d’aiguille de Sophie, qui crée des colliers ou de petits sacs perlés aux motifs résolument modernes. Un sculpteur comme Jean met toujours du temps à percer. La première partie de l’exposition bâloise, réglée par Eva Reifert, se compose ainsi de réalisations qu’on qualifierait de «décoratives» si les Arp ne niaient pas la vieille hiérarchie des valeurs plaçant la peinture au sommet. Leur grand œuvre commun, mené avec un Theo Van Doesburg avec lequel ils finiront par se brouiller, sera du reste L’Aubette, dans un Strasbourg redevenu français. Cette brasserie-salon de thé-dancing-bar de 1927-28 aura la vie brève. Trop moderniste pour le grand bâtiment du XVIIIe qui l’accueillait! Elle a été plus ou moins restaurée (en fait quasi reconstituée) entre 1985 et 1994. L’exposition évoque cette «Sixtine de l’art moderne» (là, on pousse un peu…) à mi-parcours. Le Neubau du Kunstmuseum casse en effet les étages en deux avec d’énormes paliers.

L'abstraction dure, mais avec une certaine fantaisie. On est loin de Mondrian! Photo Kunstmuseum, Bâle 2021.

Une fois revenu dans les salles conçues par les architectes Christ & Gantenbein, le visiteur aborde la nouvelle Sophie qui prend son envol un peu avant 1930. C’est la peintresse et sculptrice s’exprimant sur la toile ou dans des bas-relief colorés. La femme est alors installée à Meudon, près de Paris (là même où Rodin avait eu son atelier des champs). Elle commence à donner les œuvres pour lesquelles on la connaît prioritairement aujourd’hui. Des pièces abstraites, un brin décoratives, sachant éviter la sécheresse de ce que produisaient au même moment Domela, Mondrian ou Hélion en France. Il y a chez elle une fantaisie qui lui fera bientôt admettre des lignes courbes. Sophie va multiplier les cercles au dépend des carrés. On les retrouve sur ses reliefs recouverts de cornets (un peu comme des cornets de glaces) en bois.

Retour en Suisse

Très impliquée dans les mouvements d’avant-garde, Sophie est surprise par la guerre qu’elle passe à Grasse et en Dordogne avant de revenir non sans peine à Zurich. Son mariage lui a fait perdre son passeport suisse. Elle donne là en 1942 une série d’œuvres sur papier plus vibrantes. On la sent, à les voir disposées sur des cimaises mobiles, qu’elle est sur le point d’évoluer, voire de changer. Survient en 1943 l’accident. Le poêle de la chambre qu’occupe Sophie lors d’une visite à Max Bill (un dur de dur de l’abstraction froide) dégage des gaz toxiques. Arp se remariera plus tard avec une amie du couple. Marguerite Hagenbach fera après sa mort en 1966 un remarquable travail de distribution. Il fallait éviter de créer un de ces fonds trop importants qui encombrent les caves des musées. Il y aura donc trois fondations Arp: une en Suisse, une en France et une en Allemagne. Et la distribution des œuvres (créées mais aussi collectionnées par le couple) à Bâle, à Zurich et ailleurs en Suisse. Sophie se voit ainsi admirablement représentée dans les musées alémaniques.

Une prédilection pour le cercle. Photo Kunstmuseum, Bâle 2021.

Il n’a donc pas fallu importer grand-chose pour arriver à la manifestation actuelle. Elle ne fait que mettre ensemble. La Tate Gallery londonienne et le MoMA new-yorkais n’ont effectué que envois symboliques, histoire d’affirmer qu’ils sont parties prenantes. Eva Reifert a comme toujours mené son entreprise aux petits oignons. La conservatrice des XIXe et XXe siècle accumule les réussites au Kunstmuseum, de son Füssli coloré à l’accrochage des collections autour de Böcklin. Pas facile! Les tableaux de Sophie demeurent en général petits. Il fallait éviter un accrochage au cordeau. Il eut ressemblé à un alignement de timbres-postes. Les hauteurs se sont donc vues pondérées. Une partie de chaque salle a surtout été repeinte en noir, afin de créer l’illusion de se trouver dans deux pièces différentes. Et il y a, comme je l’ai dit, des cimaises mobiles pour meubler les vides.

Et à part ça...

L’ensemble procure donc un réel plaisir de visite, d’autant plus qu’il n’y a pas trop de monde en semaine (1). Acculée aux frontières française et allemande, fermées, Bâle a par ailleurs perdu une grande partie de son public. N’oubliez du coup pas de voir le nouvel accrochage des collections du XXe siècle, dans le Hauptbau. Ni celui d'Eva Reifert jouant avec Böcklin. Il y a aussi quelques surprises dans le parcours contemporain du Neubau. Je vous en parle une case plus bas dans le déroulé de cette chronique. La Fondation Im Obersteg, dans le Hauptau, propose en prime une confrontation Jawlensky-Soutine. Le rez-de-chaussée du Hauptbau montre «Grands gestes», une intéressante exposition sur l’abstraction lyrique en Suisse alémanique. Le Museum für Gegenwart, annexe vouée au contemporain, présente pour sa part les nouvelles acquisitions de la Fondation Emanuel-Hoffmann et le jeune Dorian Sari. Avec ce dernier, je me suis senti vieilli d’un coup. Anihilé. Je suis com-plè-te-ment dé-pas-sé! Qu'on se le dise.

Une place a été faite à Sophie Taeuber-Arp constructrice de marionnettes. Ici pour "Le Roi cerf" de Carlo Gozzi. Photo Kunstmuseum, Bâle 2021.

(1) Là, je vous parle au passé. Le bouche à oreille ayant joué, la réservation (c’est assez simple pour une fois) est, comme le dit mon sous-titre, devenue obligatoire afin d’éviter les attentes dans les escaliers.

Pratique

«Sophie Taueber-Arp, Abstraction vivante», Kunstmuseum, Neubau, 16, Sankt Alban-Graben, Bâle, jusqu’au 20 juin. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h.

Le décor joue du noir et du blanc pour créer des espaces plus intimes. Photo Kunstmuseum, Bâle 2021.

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