Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Bâle invite à la découverte d'Arnold Böcklin et des siens

Pour un accrochage semi-permanent réussi, Eva Reifert a réuni des toiles du symboliste suisse. Elle les a fait dialoguer avec d'autres peintures, proposant des duos inattendus.

"La peste" d'Arnold Böcklin.

Crédits: Kunstmuseum, Bâle 2020.

Adieux les paysages, avec leurs grands lacs et leurs glaciers sublimes! Les tableaux suisses ont regagné leurs salles respectives, à moins qu’il ne soient retournés se reposer dans les réserves. Le Kunstmuseum de Bâle propose à leur place au premier étage «A la découverte de Böcklin». Il s’agit de la nouvelle présentation centrée autour des collections. Une chose se situant à l’intersection de l’exposition classique et de l’accrochage permanent. Aucune date de fin ne se voit indiquée pour ce panorama choisi par la conservatrice Eva Reifert. Mais il restera bien une année en place.

"Ulysse et Calypso" selon Böcklin. Photo Kunstmuseum, Bâle 2020.

"Ulysse et Calypso"  selon Frank Buchser. Photo Kunstmuseum Bâle 2020.

Selon certains observateurs, il s’agit là d’une solution d’avenir. Voire même de LA solution. J’y reviendrai une autre fois. Je dirai juste aujourd’hui que l’ère des méga-expositions leur semble terminée. Elles supposent trop d’emprunts internationaux, avec ce que cela suppose de transports aériens, de convoyeurs et de frais d’assurance. D’où des frais énormes, sans parler de la conscience écologique. Tout ça pour attirer le plus de visiteurs possible, avec toujours les mêmes artistes. Ou alors ces manifestations multiplient les thèmes bateaux, pour ne pas dire bidons. Mieux vaudrait que les grandes institutions puisent dans leurs réserves, d’une taille souvent monstrueuse. Autrement, pourquoi entretenir ces fonds, puisque personne, à part quelques spécialistes (et encore, vu l’organisation administrative de certains musées...), ne les voient jamais?

Une gloire contestée

Arnold Böcklin(1827-1901) fut le plus célèbre peintre bâlois de son temps. Sans  doute même des pays germaniques au moment de leur phase impériale. Chacune de ses créations se voyait attendue. Il faudra attendre son décès pour que pointent certaines contestations. La plus célèbre émane de Julius Meier-Graefe, qui publia en 1905 «Le cas Böcklin». C’était une démolition méthodique. L’Austro-hongrois préférait aux sombres compositions symboliques du Suisse la peinture aux couleurs légère de Delacroix ou des impressionnistes. Tourné vers le passé, Böcklin aurait selon lui freiné l’évolution de l’art. Et de fait, certains regardent encore aujourd’hui d’un œil soupçonneux ses toiles, où la mythologie se voit revisitée. Parfois même jusqu’au grotesque assumé. La rétrospective du Musée d’Orsay en 1991-92 s’était du coup soldée sur un double échec public et critique.

Les Sirènes. Une mythologie revisitée jusqu'au grotesque assumé. Photo Kunstmuseum, Bâle 2020.

Au fil du temps, le Kunstmuseum de Bâle a engrangé plus de 90 tableaux et sculptures (Böcklin a cependant donné peu d’œuvres tridimensionnelles). Figurent parmi elles aussi bien des pièces majeures, comme l’une des cinq versions de «L’Ile des morts», «La peste» ou «Ulysse et Calypso» que des compositions mineures. L’artiste a mis du temps à se trouver. Il n’était pas toujours au mieux de sa forme, ce qui l’a par ailleurs amené à se répéter. Eva Reifert n’a bien sûr pas tout sorti des caves. Elle a opéré un choix qui s’est fixé sur les grandes œuvres, au propre comme au figuré. L’immense corridor faisant le tour du premier étage du Hauptbau ne supporte que de grosses machines. L’idée a en fait été de les mettre en regard avec d’autres pièces des collections, comme on sait très riches. D’où un parcours en douze «constellations».

Duos de choc

Il fallait oser! Sous le thème du «regard neuf», la Diane au bain rococo de Jean-François de Troy peut voisiner avec une «Chasse de Diane» étonnamment claire pour Böcklin. De manière plus attendue, l’«Ulysse et Calypso» inachevé du Soleurois Frank Buchser, avec un élan étonnant du protagoniste prêt à sauter dans la mer, se retrouve à côté de la version canonique de Böcklin. Ce dernier a beaucoup influencé par cette toile Max Ernst. D’où une forêt magique de l’Allemand à côté de «L’île des morts», un peu plus loin. Notez qu’Eva Reifert va jusqu’à la confrontation du Bâlois et de Cy Twombly. Nous nous trouvons alors parmi les «paysages spirituels». Mais on sait que l’Américain, qui aura passé presque toute sa vie en Italie (où est du reste mort Böcklin), a toujours été fasciné par les mythes antiques, capables de régénérations même abstraites.

"L'île des vivants", le pendant trop peu connu de "L'île des morts". Photo Kunstmuseum, Bâle 2020.

Réussi, l’accrochage se permet quelques détours. Un superbe Anselm Feuerbach, où une fille de pêcheurs napolitains prend la pose avec une amphore sur l’épaule, se retrouve du coup face à un marbre de Heinrich Max Imfof représentant la Rebecca de la Bible dans la même pose. Les chevaux de «La Bataille sur le pont» (dont Bâle ne possède à mon avis pas la meilleure version) rejoignent celui en fuite du «Jockey blessé» de Degas et une chute de cavalier signée par le sculpteur Marino Marini. Pourquoi pas? Il faut de temps en temps rafraîchir les regards.

"Vita sommnium breve"

J’ai pour finir noté que l’enfance permettait de mettre ensemble Böcklin et Hans von Marees. Le peintre allemand (lui aussi installé en Italie) servait d’exemple positif à Julius Meier-Graefe contre le Suisse. Or il me semble aujourd’hui produire dans la même veine, en dépit de son apparent inachevé tranchant avec le côté lisse de Böcklin. Il y a la même tristesse, parfois un peu morbide. Il faut dire que l'Helvète est représenté ici par un des ses sommets, «Vita somnium breve». Au bord d’un ruisseau, deux bambins jouent au premier plan. Plus en arrière, une jeune fille cueille des fleurs. Derrière elle un cavalier part pour la guerre. Au fond, sur une colline, la mort décapite un vieillard assis. Comment aller plus loin dans un symbolisme s’opposant à un impressionnisme sans histoires?

"Vita somnium breve". La vie est un songe court. Photo Kunstmuseum Bâle 2020.

Pratique

«A la découverte de Böcklin», Kunstmuseum, Hauptbau, 16, Sankt Alban Graben, Bâle. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18h, le mercredi jusqu’à 20h. Jauge 550 personnes. Le musée a également rouvert ses autres expositions, toutes en liens avec ses collections. Il y a l’hommage à Charles Im Obersteg, dont je vous ai déjà parlé, et la présentation de dessins pour des vitraux bâlois au XVIe siècle, que je traiterai bientôt. D’autres choses sont à nouveau visibles au Museum für Gegenwartskunst voisin.

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