Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Bâle expose les dessins modernes des Raguse-Stauffer

Un couple de psychiatres a offert à l'institution 300 œuvres sur papier. Expressionnisme et Nouvelle Figuration. L'institution présente un choix de 65 pièces.

Un peu isolée dans cette sélection, une création de l'Africaine du Sud Marlene Dumas

Crédits: Marlene Dumas/Kunstmuseum, Bâle 2018

C'est ce qu'on peut appeler une largesse. Je reprends ici le mot choisi par Jean Starobinski (1) pour l'exposition de dessins qu'il avait curatée il y a bien longtemps au Louvre. Betty et Hartmut Raguse-Stauffer ont offert 300 œuvres sur papier au Kunstmuseum de Bâle en 2014. Au moment où la collection a été inventoriée en 2016 et 2017, Betty était déjà morte. Elle a disparu en 2015. L'exposition actuelle se voit donc dédiée à sa mémoire. Il s'agit d'une assez petite présentation, située à l'entresol du Hauptbau. Il eut été à mon avis valorisant de présenter cet accrochage dans le nouveau cabinet des arts graphiques du Neubau. Les œuvres auraient rencontré davantage d'écho. Mais le lieu offre aujourd'hui un panorama, légèrement emmerdatoire, de la collection de vidéos du musée.

Qui sont les donateurs? Une pudeur et une modestie très protestantes ont visiblement empêché de le dire. Manque en effet l'indispensable cartel en début de parcours donnant les explications. Je vais vous dire ce que je sais. Hartmut Raguse est Allemand. Il a vu le jour en 1941 dans une ville de l’Est aujourd'hui située en Pologne. L'homme a accompli un parcours universitaire très germanique. Il a étudié la philologie et la théologie. C'était en plus à Göttigen, la studieuse cité jadis chantée par Barbara. Il a surtout fait de la psychanalyse, qui est devenue son métier. En 1976, il a épousé Betty Stauffer, une consœur. On est très divan dans la famille. Tous deux ont beaucoup publié. Hartmut a surtout fait carrière à l'Université de Bâle dès les années 1990. Il a ainsi enseigné le Nouveau Testament et l'herméneutique depuis 1998.

Des gens sérieux

Comme vous avez pu vous en rendre compte, nous avons affaire à des gens sérieux. Leur collection ne donne pas dans la gaudriole. Elle a commencé au moment de leurs noces. Un ami leur a alors offert en cadeau un dessin de A.R Penck, un important artiste allemand disparu l'an dernier. Je vous avais alors parlé de lui. La chose aurait pu en rester là. Mais les époux ont acquis l'année suivante leur premier Emil Nolde. Une gravure. Le rythme des achats s'est ensuite accéléré. Les époux se sont concentrés sur l'expressionnisme d'une part, et sur la nouvelle figuration allemande, née à la fin des années 1960, de l'autre. Il y a comme de juste eu quelques faux pas, ou plutôt des pas de côté. Le Kunstmuseum peut du coup présenter un spectaculaire dessin d'Amedeo Modigliani sur le thème du Christ. On reste chez un théologien (2)...

Autrement, le visiteur peut découvrir 64 autres pièces choisies par la commissaire Anita Haldemann et ses collaboratrices Ariane Mensger et Géraldine Meyer. Si je sais bien compter (et je le sais généralement bien quand il s'agit d'argent), le public ne voit donc qu'un peu plus du cinquième de la donation. Il semble du coup difficile de cerner les contours de cette dernière. Il y a cette fois vingt artistes représentés. La plupart le sont par un groupe de feuilles. Les Raguse-Stauffer aimaient les ensembles. Leurs premières amours se sont révélées durables. Ce sont A.R Penck, avec surtout des pièces de jeunesse, et Emil Nolde les mieux lotis. Les conjoints n'ont pas regardé du côté des artistes émergents. Du moins à en juger par l'actuelle présentation. Le benjamin de la liste demeure Volker Tannert, né en 1955. L'homme est de peu le cadet de Marlene Dumas, de Rosemarie Trockel, de Leiko Ikemura ou d'Alois Mosbacher. Bref, des sexagénaires.

Expériences existentielles

Les thématiques abordées, puisque nous restons dans la figuration, se révèlent austères. Comme l'explique la commissaire, qui a intitulé l'accrochage «Innen Welten» (ou «mondes intérieurs»), les œuvres reflètent les intérêts des deux collectionneurs. «Des expériences humaines existentielles, comme la vie et la mort, la religion et la spiritualité ainsi que la musique.» Celle-ci a joué un rôle essentiel chez les Raguse-Stauffer, Hartmut étant également musicien. Tous deux cherchent avec une œuvre un rapport émotionnel. «Il s'agit d'une collection basée sur un dialogue.» A l'ancienne. On peut penser aux Bâlois de naguère qui cherchaient des racines dans les vases grecs ensuite légué à l'Antikenmuseum voisin. Aucune épate ici. Nulle volonté de spéculation. Pas d'exhibitionnisme d'amateurs faussement discrets.

Présenté de manière terriblement sèche dans le Hauptbau (le néon, les murs blancs et le parquet ciré tiennent tout de même de l'ascèse), l'ensemble n'est pas complet. Tout d'abord, comme je vous l'ai dit, il en reste les quatre cinquième en cartons. A venir, j'espère. Les Raguse-Stauffer ont par ailleurs élu deux autres musées du pays. Ils ont remis en bonne logique un certain nombre de pièces suisses (Silvia Bächli, Mririam Cahn, Josef Felix Müller...) au Kunsthaus d'Aarau. Le temple de l'art helvétique moderne et contemporain. D'autres créations des mêmes artistes nationaux se sont vues offertes au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne. Une escapade romande. L'histoire ne dit pas si Ernst Raguse, 77 ans, continue à collectionner seul, ou si l'élan est aujourd'hui brisé.

(1) Jean Starobinski aura 98 ans dans quelques jours.
(2) Un théologien fortuné, tout de même. La psychanalyse nourrit son homme (et sa femme).

Pratique

«Innen Welten, Schenkung Betty und Hartmut Raguse-Stauffer», Kunstmuseum , Hauptbau, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 6 janvier 2019. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au samedi de 10h à 18h, le mercredi jusqu'à 20h.

Photo: Une aquarelle de la Sud-Africaine Marlene Dumas, dont une seule pièce est présentée dans l'exposition.





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