Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Bâle expose ses oeuvres de Joseph Beuys pour les cent ans de sa naissance

L'artiste allemand avait partie liée avec la ville, qui a été le théâtre de polémiques violentes autour de son oeuvre dans les années 1970. Un bout d'Histoire...

L'installation de Beuys qui a créé la polémique en 1977.

Crédits: Succession Joseph Beuys, Pro Litteris, Zurich, Kunstmuseum, Bâle 2021.

On ne peut pas dire que le centième anniversaire de la naissance de Joseph Beuys ait galvanisé les foules les 12 mai dernier. Seul, le mensuel italien «Il Giornale dell’arte» a démarré en amont sur son site dès février. Il anticipait ce qui s’est révélé un non-événement avec une excellente suite d’une dizaine de gros articles. Pour le reste de la presse, ce fut le minimum syndical, sauf peut-être en Allemagne. Je m’en étais d’ailleurs alors ému alors. A sa mort en 1986, alors qu’il avait 65 ans (mais il en faisait physiquement bien davantage!), l’Allemand passait en effet pour l’un des artistes les plus importants de la seconde moitié du XXe siècle. Une figure de référence. Un gourou aussi, il faut bien le dire. L’homme jouait volontiers aux chamanes médiatiques, tout en prétendant se méfier d’une importune publicité.

Inutile de préciser que les grands musées, mêmes germaniques, ne se sont pas battus pour présenter Beuys sous forme d’expositions (1). A l’image du Centre Pompidou, ils ne le montrent déjà plus que spasmodiquement dans leurs collections permanentes. Le créateur n’est par ailleurs guère soutenu par le marché de l’art, qui fait aujourd’hui la loi. Ses pièces passent peu en vente, signe d’absence de demande autant que de rareté. Quand on cherche, on trouve! Bâle n’a heureusement, pas oublié Beuys, qui reste lié à son histoire muséographique. Il propose aujourd’hui les pièces essentielles en possession du Kunstmuseum dans le Neubau, au sein des collections permanentes. Un premier pas. Du 23 octobre au 27 mars 2022, une «reprise du dialogue» réactivera ces œuvres qui demeurent pour le moment un peu comme des peaux mortes. Beaucoup de thèmes chers à l’artiste se verront alors traités. La démocratie, l’écologie, l’économie et la pédagogie l'ont rien perdu de leur impact. Ces débats, sur lesquels il y a tout le temps pour revenir, tireront Beuys de ce qui semble curieusement être en ce moment son «inactualité».

Admirateurs bâlois

Né en 1921, Beuys a commencé à faire parler de lui à Bâle au début des années 1960. En 1969, la Fondation Emanuel Hoffmann, créée en 1933 et déposant depuis 1941 au Kunstmuseum, a acquis ses premières pièces. Elle était alors animée par Maja Sacher, qui passait pour la femme la plus riche de Suisse. Il faut en général être milliardaire pour s’attendrir sur les pourfendeurs du grand capital. Beuys bénéficiait dans la cité rhénane d’un autre appui sûr. Il s’agit de Hans U. Bodenmann, qui avait reçu son œuvre «comme un électrochoc». L’homme en avait acheté une première pièce également en 1969. Puis il s’était lié avec l’artiste d’une amitié qui devait durer toute leur vie. Une vitrine documentaire du Kunstmuseum propose leur correspondance croisée. Après la mort de Beuys, Bodenmann a encore créé une Fondation Beuys avec son épouse de l’époque Clara Bodenmann-Ritter. Voilà qui prouve au moins de la suite dans les idées.

En 1969 toujours, le Kunstmuseum offrait à Beuys sa première exposition muséale. C’était décidément la bonne année. Il faudra cependant attendre 1977 pour que l’institution s’offre «Feuerstätte» de 1974. Une installation calant des baguettes métalliques sur trois murs, affichant trois tableaux noirs avec des textes à la craie et comportant un chariot à bras ou une canne enrobée de feutre. La chose avait coûté 300 000 francs, ce qui représentait une somme considérable à l’époque. La Fondation Max Geldner avait certes en grande partie couvert la somme. Mais n’était-ce pas jeter là de l’argent par les fenêtres? Tout Bâle en parla. Il y eut un char satirique au Carnaval. Une bonne chose pour deux des membres de la clique Alti Richtig. Les futurs architectes Herzog & DeMeuron suggérèrent à Beuys de créer leur costumes pour le Fassnacht suivant. Des vêtements de feutre bien sûr, le tissu emblématique de l’artiste. Rassemblés en tas après le cortège, ils ont donc pu former «Feuerstätte II». Une pièce qui a aussi fini au Kunstmuseum de Bâle.

Mécène fâché

Tout cela se voit bien raconté en allemand sur les murs du Kunstmuseum, avec des QR pour avoir la version anglaise ou française. Le musée glisse cependant comme chat sur braise au moment de l’affaire Robert von Hirsch. Le grand collectionneur, qui devait s’éteindre le 1er novembre 1977, avait promis la totalité de ses chefs-d’œuvre à l’institution. Des tableaux allant de Cranach à Cézanne. Des objets d’art médiévaux convoités par les plus grands musées du monde. Robert s’est étranglé devant le nouvel achat. Des baguettes de métal le long des murs… Et encore quoi? Le Kunstmuseum s’est vu de facto déshérité. Des tractations caqueuses aboutirent au sauvetage de quelques meubles. Mais le reste finit aux enchères à Londres. Un ensemble fabuleux, que j’ai alors vu de mes yeux avant la vacation. Bâle a sollicité un «Sonderkredit», comme pour acheter les tableaux «dégénérés» des musées allemands en 1939. Le Kunstmuseum a dû se contenter de miettes chez Sotheby’s. Il rentra la queue basse en Suisse. Des prix fous! Le plus gros couac de son histoire. Comme en compensation, le premier musée du monde dédié au seul art contemporain ouvrait à Bâle, le long du Rhin, en 1980!

L’histoire finit de manière heureuse aujourd’hui avec l’exposition Beuys du Kunstmuseum, qui se décrit comme un simple accrochage. En 2021, Maja Oeri, une autre héritière Hoffmann, a fait don avec ses deux fils de onze vitrines en bois créées par l’artiste. Des meubles contenant des objets pas toujours très ragoûtants. Cet ensemble avait été présenté à Bâle sous le titre de «Laboratoire de l’imaginaire» en 1998. Un bon titre. Il faut en effet une bonne dose d’imagination pour voir là une œuvre pérenne. Mais Joseph Beuys reste après tout selon moi un peu comme la Sainte Vierge. On y croit ou on n’y croit pas. Un pari pascalien.

(1) Le site de la galerie Thaddaus Ropac, qui représente l’«estate», en cite cependant une trentaine pour 2021. Mais apparemment mineures.

Pratique

Kunstmuseum, Neubau, 16, Sankt Alban Graben, Bâle. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h.

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