Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunstmuseum de Bâle a trouvé un accord avec les héritiers de Curt Glaser

Le musée avait acheté une partie de sa collection graphique en 1933. Mais à bas prix. Y avait-il spoliation? Tout a fini avec une tractation entre l'institution et les ayant-droit.

Curt et Elsa Glaser par leur ami Edvard Munch.

Crédits: DR

C’est une de ces affaires comme il y en a aujourd’hui tant. Alors que l’Europe n’avait pas fait tous les efforts voulus après 1945 pour rendre les œuvres d’art spoliées à leurs propriétaires, elle se voit aujourd’hui harcelée de demandes. Elles proviennent non plus des victimes elles-mêmes, mais de leurs héritiers, parfois lointains. Des arrière-petits-enfants. Des collatéraux issus d’oncles ou de neveux. Des inconnus même, dans la mesure où le droit successoral s’étend à l’infini dans un pays comme l’Allemagne (1). Bref. Tout le monde réclame aujourd’hui. Mais avec des preuves. D’une part la connaissance des provenances s’est vue affinée avec le temps. De l’autre, des avocats un peu futés ont découvert un nouveau filon, démarchant des ayant-droits possibles après recherches généalogiques. J’y reviendrai.

L’histoire d’abord. Nous sommes au Kunstmuseum de Bâle, à un jet de pierre (un jet puissant, je dois tout de même l’admettre) de l’Allemagne. On sait qu’en 1939 l’institution, appuyée financièrement par la Ville, s’est montrée très active à Lucerne, lors de la célèbre vente des tableaux «dégénérés» à la galerie Fischer. L’Allemagne nazie bradait alors les chefs-d’œuvre modernes de ses musées. Bâle en a retiré des Otto Dix, des Lovis Corinth ou des Franz Marc sublimes. Là rien à dire, ou à redire. Il est admis depuis 1945 qu’un pays ne peut pas se spolier lui-même. Tant pis pour les musées dont les toiles sont issues! Il y a aussi eu ici le cas d’une nature morte de Bonnard, provenant d’une spoliation. L’affaire s’était terminée par un rachat au propriétaire légitime, comme pour les œuvres à problèmes qu’avait acquis pour sa collection privée Emil G. Bührle à Zurich dans les années1940. Quand il y avait une contestation, l’industriel payait une seconde fois, et tout rentrait dans l’ordre.

Un critique devenu conservateur

Il s’agit cette fois d’une série d’œuvres sur papier. L’ensemble appartenait avant 1933 à Curt Glaser (1879-1943), qui n’était pas n’importe qui. L’homme avait faits ses débuts comme critique d’art en1902. Il avait commencé peu après à collectionner la création émergente, comme on dit maintenant. Beckmann a ainsi brossé son portrait, aujourd’hui au musée de Saint-Louis. Le monsieur avait fait un beau mariage, ce qui simplifiait les choses. Son talent était reconnu. Après s’être occupé du cabinet graphique de Berlin, Glaser avait passé à la tête du Musée des arts décoratifs de la ville en 1924. Le ciel lui était tombé dessus neuf ans plus tard. Renvoi. Les Nazis de voulaient plus de ce Juif. Les Glaser ont décidé d’émigrer. Il leur fallait de l’argent liquide. Une vente a eu lieu en mai 1933 chez Max Perl à Berlin. C’est là que Bâle, aiguillonné par le conservateur Felix Uhlmann, a effectué ses emplettes. Environ deux cent pièces, acquises à un prix jugé aujourd’hui trop bon marché. Notons que l’argent est rentré dans la poche du couple, qui a pu gagner la Suisse (Ascona). Les Glaser ont ensuite vécu en Italie, qui n’avait pas encore promulgué ses lois raciales, puis à Cuba et enfin aux Etats-Unis. C’est là que Curt est mort pendant la guerre.

"Madonna" de Munch. L'une ds oeuvres vendues à Berlin en mai 1933. Photo DR.

Rien ne s’est passé jusqu’en 2004. C’est alors que la famille a commencé à s’agiter. Quatre ans plus tard, elle s’est heurtée au refus d’entrer en matière du Kunstmuseum. Achat légal. Prix de l’époque, autrement dit en pleine Crise. Seulement voilà! Des musées allemands ont restitué depuis aux ayant-droit des pièces lointainement issues de la vente Perl. Le Ludwig de Cologne. Berlin. Il faut dire que nous sommes là-bas dans un pays tardivement hyper culpabilisé. Le droit jouait sans doute moins que le sentiment. Cela dit, dans cette histoire (elle est issue d’«Artnet», reprenant lui-même le «Times») personne n’a pensé à spécifier qui réclame, ni surtout à dire en quoi ces gens sont liés aux Glaser. La chose possède psychologiquement son importance. Dans un cas limite comme celui-ci, une vieille dame dans le besoin pèse plus lourd qu’un inconnu «coaché» par deux«attorneys at law» anglo-saxons.

L'enquête de la "Basler Zeitung"

Les ayant-droit sont donc revenus à la charge en 2020. Il se sont notamment appuyé sur une enquête de la «Basler Zeitung», parue en 2018. On n’est jamais aussi bien trahi que par les siens. Le journal avait disposé des attendus de la commission d’achat en 1933. Il y était question de la bonne affaire. Les œuvres apparaissaient bon marché, voire presque gratuites. Le musée avait donc proposé de la détresse des Glaser, même s’il n’y avait jamais eu spoliation au sens technique du terme. Mais on sait que ce dernier s’est vu étendu à un tel point par les tribunaux que la partie forte apparaît presque toujours aujourd’hui coupable. Pas que pour les œuvres entrées sous le nazisme, du reste! Aussi dans la vie quotidienne actuelle. Le Louvre lui-même en a fait plusieurs fois l’expérience (2).

Curt Glaser chez lui. Photo Getty Images.

L’article d’«Artnet» posté par Sarah Cascone le 27 mars peut sembler ambigu. Il y est dit d’une part que le musée réfléchissait à la question. De l’autre que les deux parties en arrivaient à une tractation financière. L’ensemble des œuvres, signées aussi bien Henri Matisse que Max Beckmann, Erich Eckel, Auguste Rodin, Edvard Munch ou Oscar Kokoschka, s’est vu évalué à deux millions, ce qui semble plutôt bon marché. Les choses se sont précipitées depuis. «Le Journal des Arts» en ligne a en effet annoncé l’accord comme conclu le 30 mars (3). En Suisse, il y a eu une dépêche de l'Agence télégraphique suisse, largement répercutée par les quotidiens, surtout alémaniques. Les héritiers Glaser devraient repartir avec un joli magot dans leur poche (4), qu’il leur faudra partager avec leurs avocats.

Une gène aux entournures

C’est finalement là ce qui gène. Il y a d’une part un vrai désir de justice. Et de l’autre un besoin sordide de faire du fric. On aurait aimé un sentiment pur, ce qui se révèle peut-être utopique. On en arrive à des marchandages. Puis à des plus-values. Comment se fait-il que tant d’œuvres (toujours de prix) restituées pour cicatriser une plaie ouverte, se retrouvent peu après en vente chez Christie’s ou chez Sotheby’s? Comment est-il possible que des conservateurs se disant heureux de réparer une injustice, marmonnent le contraire que les journalistes ne sont pas là? Mais après tout l’argent, bien davantage que le sexe, est le grand révélateur humain.

(1) En Suisse, à moins d’un testament clair, le droit légal à l’héritage s’éteint très rapidement.
(2) Il y a eu il y a longtemps l’affaire d’un Poussin identifié par les conservateurs et acheté trop bon marché. Il avait été restitué au vendeur. Plus récemment, le Louvre a arrosé à raison de plusieurs millions tout un petit monde afin d’être sûr que l’achat de son primitif français (un Jean Malouel qui serait finalement dû aux frères Limbourg) soit effectué dans les règles.
(3) Le Kunstmuseum va organiser une exposition pour 2022, effectuée en collaboration avec les héritiers. Elle devrait refléter toutes les facettes de Curt Glaser historien, critique, chercheur et collectionneur.
(4) Le montant exact n'a pas été précisé.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."