Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunsthaus de Zurich sort des limbes la femme peintre Ottilie W. Roederstein

L'artiste (1859-1937) a connu son heure de gloire en Suisse, et surtout en Allemagne. L'exposition est fermée, mais il y a en anglais l'excellent catalogue.

L'autoportrait aux clefs. L'une de ses dernières oeuvres, peinte dans l'Allemagne hitlérienne.

Crédits: Kunsthaus, Zurich 2021.

Deux jours! L’exposition n’aura duré que deux jours au Kunsthaus de Zurich, avant que le musée referme fin décembre pour une durée indéterminée. Tout n’apparaît cependant pas perdu. L’institution tenait à ce que la manifestation ouvre, en dépit des menaces sanitaires. Elle estimait, selon moi à juste titre, qu’un accrochage terminé se révélerait plus aisé à rouvrir qu’un autre laissé en plan par découragement. Et soyons justes! Bien que coproduite par le Städel Museum de Francfort, la rétrospective Ottilie W. Roederstein (eh oui, cette femme peintre a succédé dans les même salles à Ottilia Giacometti, muse et modèle!) peut attendre. Il n’y a pas ici de toiles à renvoyer d’urgence au «Met» de New York ou à la National Gallery de Washington. Venues de Suisse ou d’Allemagne, les oeuvres resteront sagement alignées dans le nouveau palais de la Belle au Bois dormant qu’est devenu, comme presque tous les musées européens, le Kunsthaus.


L'un des portraits d'Elisabeth Winterhalter. Photo Kunsthaus, Zurich 2021.

Mais qui est cette Ottilie Wilhelmine Roederstein, qui signait de ses initiales OWR? Une Zurichoise. Née en 1859 dans une famille de commerçants, elle s’est vite senti une vocation picturale. Ses parents ne l’ont empêché en rien. La débutante a ainsi commencé avec Eduard Pfyffer, un ami de son père et de sa mère, avant d’étudier chez Karl Gussow dans le Berlin du chancelier Bismarck. En 1882, elle s’est retrouvée à Paris chez Jean-Jacques Henner et Carolus-Duran (dont le Kunsthaus a retrouvé un ravissant tableautin dans ses réserves). Elle suivait Annie Hopf, sa première passion féminine. Le changement de ville lui donnait aussi l’occasion de se confronter à la peinture française d’alors, plus légère et plus colorée. En 1890, retour en Allemagne. Avec Elisabeth Winterhalter, cette fois. Cette femme remarquable est gynécologue. Elle deviendra la première chirurgienne autorisée à exercer dans l’Empire de Guillaume II.

Avant tout portraitiste

La suite se révèle presque sans histoire. Ottilie accomplit avant tout une carrière de portraitiste. C’est alors la plus lucrative en art. Il lui arrive cependant de s’exercer à la scène de genre, au nu et même aux compositions religieuses. Leur style reste traditionnel, comme le prouve les quelques 70 œuvres réunies à Zurich. Mais sans doute devrais-je dire «les styles». Ce qui frappe en effet, dans les salles du rez-de-chaussée au Kunsthaus, c’est la diversité des influences. Le visiteur non averti croirait à une exposition produite par une dizaine d’artistes différents. Les toiles vont d’un académisme inspiré à la «Neue Sachlichkeit» des années 1920, en passant par l’impressionnisme et le symbolisme. Comment dégager une personnalité au milieu de réussites aussi diverses? Ottilie est un caméléon. Ou plutôt une «caméléonne». Elle flotte dans l’air du temps, pratiquant même la tempéra quand celle-ci redevient à la mode aux alentours de 1900.

"Jeune guerrier". Un exemple de la phase symboliste des années 1900. Photo Kunsthaus, Zurich 2021.

Ottilie a connu le succès jusqu’au bout. Beaucoup de commandes pour des effigies d’épouses ou d’enfants. Des expositions un peu partout, jusqu’à Chicago. Une monographie publiée à Zurich dès 1929. Quelques excellents clients également. D’où l’installation dans une belle villa à Hofheim am Taunus, près de Francfort, construite avec Elisabeth. Et des voyages. La femme tient ainsi le cap jusqu’en 1933, date de l’accession d’Adolf Hitler au pouvoir. Voire au-delà. L’exposition montée par Sandra Gianfreda pour Zurich et le Städel se fait alors discrète. Il faut lire les notes en minuscules caractères l’excellent catalogue pour découvrir (et sans images!) la production de la fin. Ottilie a beau être une amie d’un peintre devenu maudit comme Alexej von Jawlenski (dont elle a brossé le portrait, exposé au Kunsthaus). Il n’en faut pas moins vivre, alors qu’on correspond soi-même mal à la morale sexuelle du Troisième Reich. Ottilie aurait donc exécuté, selon un journal de l’époque «l’image frappante d’un membre des jeunesses hitlériennes faisant le salut nazi.»

L'année des artistes femmes

Réussie, l’actuelle exposition entretient un double but. D’une part, il s’agit d’organiser un hommage féminin. C’est devenu obligatoire. Tous les musées se sont d’un coup découverts féministes, ce qui tient pour moi de l’opportunisme. Il y a ainsi eu Isa Genzken à Bâle, Kiki Kogelnik à La Chaux-de-Fonds, Kiki Smith à Lausanne, Marion Baruch à Lucerne ou Lee Krasner à Berne. Des plasticiennes qui auraient mérité leur rétrospective il y dix, ou même vingt ans.

Mais le Kunsthaus éprouve aussi le besoin, avant l’ouverture de sa nouvelle aile fin 2021, de revisiter son fonds. Un fonds où se trouve une quinzaine d’œuvres d’Ottilie, achetées parfois à une date aussi précoce que 1897 (c’est le cas pour les magnifiques «Fiancés» symbolistes, peints à la tempéra sur bois). Il s’agit ainsi de remettre en selle des auteurs locaux. Le Kunsthaus a aussi bien montré les aquarelles de Salomon Gessner que les toiles d’Albert von Keller. Pour ce dernier, un amateur quelque peu monomaniaque du Tessin a légué récemment une centaine d’œuvres. Bien trop, en dépit de l’éminente qualité de cet artiste zurichois ayant fait carrière en Bavière vers 1900! Tout ne restera bien sûr pas montré après 2021. Mais il devrait en subsister quelques chose…

Le portrait très impressionniste du peintre Jakob Nussbaum, exécuté en 1909. Photo Kunsthaus, Zurich 2021.

Ottilie W. Roederstein n’a pas que peint. Elle a également collectionné ses confrères. Un ensemble donné à l’époque au Kunsthaus. Je vous dis tout dans l’article situé une place plus bas dans le déroulé de cette chronique.

Pratique

«Ottilie W. Roederstein». Kunsthaus, Zurich, 1, Heimplatz. Site www.kunsthaus.ch L’exposition reste fermée jusqu’à nouvel avis. Réouverture probable en mars. Le catalogue a paru en anglais et en allemand chez Hatje Cantz. Il compte 208 pages. Collectif, l’ouvrage m’a semblé tout à fait remarquable. Et agréable à lire, en plus!

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