Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunsthaus de Zurich révèle Wilhelm Leibl, le peintre des paysans bavarois

L'artiste, mort en 1900, a été très peu vu hors d'Allemagne. Contemporain de celui du Bernois Albert Anker, son monde se situe à l'opposé. Grave et peu séduisant.

L'un des autoportraits dessiné de Leibl.

Crédits: Kunsthaus, Zurich 2019

L’audace ne se situe jamais où l’on croit. Autrement, elle devient par trop évidente, et par conséquent vite répétitive. Quand un musée annonce avoir eu un magistral coup de culot, il se situe en général dans le «mainstream». Pensez à toutes les expositions organisées en 2019 (et en 2020, bien sûr!) autour d’artistes femmes. Comment se fait-il que les directeurs et conservateurs se soient tous senti la fibre féministe en même temps, et ce au moment où le mouvement #metoo se faisait entendre dans toute la planète? Sauf dans les pays islamiques bien sûr. Mais je ne devrais pas vous dire cela. Ce genre de vérités s’appelle de l’islamophobie de nos jours.

Le Kunsthaus de Zurich a osé quelque chose de bien moins conventionnel. Il propose jusqu’à la fin janvier une rétrospective Wilhelm Leibl(1844-1900). Un inconnu, surtout hors du monde germanique. L’artiste a pourtant vécu son heure de gloire. Il a longtemps marqué l’Allemagne du Sud de son empreinte réaliste. Admiré par Gustave Courbet, qui l’a incité à visiter Paris en 1869 (Leibl a dû repartir très vite à cause de la guerre franco-prussienne de1870), regardé avec attention par Vincent Van Gogh, l’homme n’a pourtant jamais eu la volonté d’apparaître novateur. Né à Cologne, formé à Munich, le débutant a donné une peinture urbaine assez brillante. Puis il s’est replié dans la campagne bavaroise. Berbling, puis Bad Aibling et enfin Utterling. Rien de très blingbling. Leibl a alors développé une peinture à sujets paysans. Pas de vastes champs ou de vergers en fleurs chez lui. C’est un peintre de figures, présentées de manière assez statique.

Un caractère terrien

Pour vous faire comprendre son style, je vais l’opposer à celui d’Albert Anker. Le Bernois, qui avait lui aussi un passé parisien, a voulu séduire jusqu’à sa mort en 1910. Chez lui, les vieillards pittoresques s’opposent aux têtes blondes de ravissantes fillettes. Elles sont en train de tricoter ou de lire sagement. Les soucis n’apparaissent que peu chez le peintre d’Anet. Sont art lisse et chatoyant nous offre les seuls moments de repos. Rien de tel chez Leibl! Ce scrupuleux nous montre les gens tels qu’ils sont, avec leurs visages burinés ou en lame de couteau. Bien sûr, ils sont un peu endimanchés. Mais ils n’en gardent pas moins leur caractère terrien. Laborieux. Silencieux aussi. Nous sommes dans un monde de taiseux avec Leibl, même s’il nous montre aussi à l’occasion «Les politiciens de village». Le monde meilleur se situe pour eux après.Nous sommes parfois à l’église. Normal. La peinture de Leibl est catholique comme celle d’Anker reste protestante.

A l'église avec Leibl. Photo Kunsthaus, Zurich 2019.

Sur le plan plastique, la chose se traduit par une peinture en aplats, un peu sèche, après des débuts situés dans la lignée de Rembrandt ou de Rubens. Peu de couleurs vives. Les tons demeurent à la fois sombres et sourds. On se sent presque surpris de voir dans «Les politiciens de village», qui appartient à la Fondation Oskar Reinhart de Winterthour, une immense tache blanche formée par un tablier. Les figures vues dans des intérieurs se distinguent autrement peu des fonds de ferme. Tout cela se voit préparé par des quantités de dessins, le tableau devant se voir exécuté d’un seul jet et sans repentirs. Le Kunsthaus de Zurich peut ainsi montrer les études préparatoires pour «Les Chasseurs», une toile de Salon aujourd’hui disparue. Leibl, qui se montrait sensible aux critiques, l’a détruite comme bien d’autres. Ces moments dépressifs ont anéanti tout un pan de l’œuvre, pourtant salué à l’époque aussi bien en Suisse qu’en Allemagne, en Hongrie ou aux Etats-Unis.

A Vienne ensuite

Bien conçue par Marianne von Manstein et Berhard von Waldkirch, l’exposition (qui ira ensuite à l’Albertina de Vienne) est présentée par le Kunsthaus dans son bâtiment de 1910. La chose peut sembler logique. Où elle le devient moins, c’est que l’accrochage se divise en deux mi-temps. Les premières salles sont séparées des secondes par le grand espace voué à Ferdinand Hodler. Un artiste sans rapport avec Leibl, qu’on sent plus proche de Wilhelm Trübner, de Carl Schuh ou du premier Hans Thoma. Un voisinage avec Max Liebermann, dans la mesure où Leibl a fait quelques incursions impressionnistes, ou avec Lovis Corith eut paru plus approprié. Ou alors, s'il fallait vraiment un Suisse, pourquoi pas Max Buri qui mériterait bien une fois sa rétrospective?

La jeune fille qui fait l'affiche. Photo Kunsthaus, Zurich 2019.

On ne va tout de même bouder son plaisir. Absent de musées comme Orsay ou la National Gallery de Londres (mais assez bien représenté au Kunsthaus lui-même), Leibl se révèle un peintre important. Parfois dur. Volontiers disgracieux. Toujours honnête. Un artiste qui a été détourné plus tard de son droit chemin. Avec cette mythologie paysanne, faite d’ordre et d’attachement à la terre natale, la thématique se révèle assez proche des valeurs exaltées sous le nazisme. Un peu comme ce dernier s’est rattaché à une peinture de la Renaissance germanique au faire méticuleux, composée d’effigies montrant des gens travailleurs et économes. Que voulez-vous? Il reste toujours difficile de contrôler sa postérité.

Pratique

«Wilhelm Leibl», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu’au 19 janvier 2020. Tél.0444 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu’à 20h.

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